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Si les lampes produisaient une lumière moins plaisante que celle des globes lumineux, lorsque de grands miroirs muraux la reflétaient, cela conférait une sorte de splendeur barbare aux dorures du plafond en forme d’écailles de poisson.

Avec un transcripteur, Graendal aurait simplement eu besoin de dicter sa lettre. Mais devoir la rédiger, au fond, lui procurait un plaisir pas si éloigné que ça de celui qu’elle éprouvait en dessinant. L’écriture de cet Âge était des plus simples, et apprendre à imiter celle d’une personne donnée n’avait posé aucun problème particulier.

Après avoir signé – pas avec son vrai nom, bien entendu – Graendal sécha l’encre avec du sable, puis elle plia la feuille de parchemin et la ferma avec un des sceaux de tailles diverses alignés sur sa table de travail. La Main et l’Épée de l’Arad Doman s’imprimèrent sur un cercle irrégulier de cire d’un bleu tirant sur le vert.

— Apporte ce pli au seigneur Ituralde, ordonna-t-elle à son troisième serviteur. Fais vite et ne dis pas un mot de plus que ceux que je t’ai soufflés.

— Je serai aussi rapide que mon cheval me le permettra, ma dame, dit Nazran en s’emparant de la missive.

Il caressa du bout d’un index sa fine moustache noire. Costaud, le teint mat, ce gaillard vêtu d’une veste bleue bien coupée était plutôt beau. Mais pas assez beau.

— Quant à tes instructions : je tiens cette lettre de dame Turva, morte de ses blessures après m’avoir confié qu’elle était une messagère du roi Alsalam et avait été attaquée par un Homme Gris.

— Surtout, qu’il y ait du sang humain sur la lettre ! rappela Graendal.

Elle doutait fort que quiconque, dans cet Âge de barbares, soit capable de faire la différence entre le sang humain et celui d’un animal. Mais après avoir eu plusieurs mauvaises surprises, elle préférait ne prendre aucun risque.

— Assez pour que ce soit réaliste, mais sans effacer ce que j’ai écrit.

Nazran s’inclina de nouveau, ses yeux s’attardant langoureusement sur sa maîtresse, puis il se redressa et partit au pas de course sur le sol aux dalles en marbre jaune clair. Alors qu’il était autrefois un ami du jeune homme, il ne parut pas remarquer les deux « chiots » qui couvaient Graendal du regard. Pour que Nazran devienne aussi soumis qu’eux, une infime touche de coercition avait été nécessaire – en plus de la promesse de goûter de nouveau aux charmes de Graendal, bien sûr.

L’Élue eut un petit rire. Cet idiot croyait y avoir goûté. Pour ça, il n’était pas assez beau, justement. Et dans le cas contraire, il n’aurait plus été possible de l’utiliser pour autre chose… Là, ce proche cousin du roi allait galoper ventre à terre pour livrer à Ituralde un message prétendument écrit par Alsalam, confié à une noble dame et convoité par un Homme Gris. Si cette initiative ne répondait pas à l’ordre du Grand Seigneur – semer le chaos partout et l’attiser inlassablement – rien ne pourrait le faire, à part l’usage des Torrents de Feu.

En outre, cette machination servirait les objectifs personnels de Graendal. Son plan à elle…

L’Élue saisit la seule bague, sur la table, qui ne fût pas un sceau. Un petit anneau d’or ordinaire, tout juste bon pour son auriculaire. Trouver parmi les biens de Sammael un angreal configuré pour une femme avait été une agréable surprise. Quelle affaire ça avait été, cela dit ! Fouiller dans les possessions du mort tandis qu’al Thor et ses Asha’man – quel nom pompeux pour des minables ! – entraient et sortaient sans cesse des appartements de Sammael, dans le Grand Hall du Conseil. Ces vautours avaient emporté tout ce qu’elle avait dédaigné, jusqu’à la dernière babiole… Des minables, oui, mais dangereux, tout particulièrement al’Thor. D’autant qu’il n’était pas question que quiconque établisse le moindre rapport entre Sammael et elle. À présent, il était temps de tourner le dos au désastre provoqué par le défunt Élu et d’accélérer la mise en application de son plan.

Un éclair vertical apparut soudain à l’autre bout de la pièce, se détachant sur le fond sombre d’une tapisserie séparant deux miroirs. Puis le son cristallin d’un carillon se fit entendre. Quelle divine surprise ! Dans cet Âge de rustres, quelqu’un se souvenait de la courtoisie en vigueur en d’autres temps.

Se levant, Graendal força un peu pour passer l’anneau à son doigt, à côté d’une bague ornée d’un rubis, puis elle s’unit au saidar par l’intermédiaire de l’artefact et généra le tissage qui, pour ses visiteurs, de l’autre côté du portail, serait une réponse musicale à leur demande d’audience.

L’angreal n’ajoutait pas grand-chose à la puissance de Graendal. Cela dit, toute personne pensant connaître sa force s’exposait à une grande surprise.

Le portail s’ouvrit pour laisser passer deux visiteuses vêtues de robes rouge et noir quasiment identiques. Comme à son habitude, Moghedien avança d’un pas prudent, balayant la pièce du regard en quête d’une embuscade. À un moment, le portail fluctua, mais elle ne lâcha pas le saidar – une précaution judicieuse, même si Moghedien, depuis toujours, en était ridiculement prodigue. À toutes fins utiles, Graendal resta elle aussi unie à la Source.

Petite femme aux longs cheveux argentés et aux yeux bleus pétillants, la compagne de Moghedien accorda à peine un regard à Graendal. À la voir, on aurait pu se croire devant une Première Conseillère contrainte de frayer avec de modestes travailleurs et bien décidée à ignorer leur présence. Pour imiter l’Araignée, fallait-il qu’elle soit idiote ! Le rouge et le noir n’allaient pas à son teint, et quand on avait une poitrine pareille, ne pas la mettre plus en valeur était du gaspillage !

— Graendal, je te présente Cyndane, dit Moghedien. Nous… travaillons ensemble.

Moghedien ne sourit pas lorsqu’elle prononça le nom de la jeune femme si hautaine. Graendal, en revanche, ne put s’en empêcher. Un joli prénom pour une très jolie fille, mais quel mauvais coup du sort avait poussé une mère de cette époque à baptiser sa fille « Dernière Chance » ?

Cyndane resta de marbre, mais une lueur passa dans ses yeux. Une superbe poupée sculptée dans de la glace, et avec des braises secrètes. On eût bien dit qu’elle connaissait le sens de son prénom… et ne l’aimait pas du tout.

— Qu’est-ce qui vous amène, ton amie et toi ? demanda Graendal à Moghedien.

L’Araignée était bien la dernière personne qu’elle s’attendait à voir sortir de l’ombre.

— Surtout, ne te gêne pas pour parler devant mes serviteurs.

Graendal fit un geste. Aussitôt, le couple qui flanquait la porte se prosterna. Ces deux-là ne seraient pas morts sur un simple mot d’elle, mais presque…

— Quel intérêt leur trouves-tu après avoir détruit en eux tout ce qui a de la valeur ? demanda Cyndane.

Avançant d’un pas décidé, elle se tenait très droite, faisant tout pour se grandir.

— Sais-tu que Sammael est mort ?

Graendal parvint à ne pas broncher, mais ça lui coûta un gros effort. Au début, elle avait pris cette fille pour un Suppôt des Ténèbres au service de Moghedien – peut-être une noble pensant que son titre avait une quelconque importance. Mais à présent qu’elle approchait… Cyndane était plus puissante qu’elle dans le Pouvoir ! Même dans l’âge d’origine de Graendal, c’était une occurrence rarissime parmi les hommes et très peu fréquente parmi les femmes.

D’instinct, l’Élue décida de renoncer à la stratégie consistant à nier tout lien avec Sammael.

— Je m’en doutais, dit-elle en adressant à Moghedien un sourire hypocrite.

Que savait l’Araignée ? Et où avait-elle déniché une fille si puissante ? Enfin, pourquoi voyageait-elle avec Cyndane ? Depuis toujours, Moghedien était jalouse des femmes meilleures qu’elle dans le Pouvoir. Dans n’importe quoi, à dire vrai…