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— Il venait me voir souvent, continua Graendal, et toujours pour me demander de participer à des plans délirants. Bien sûr, je n’ai jamais refusé directement. Vous savez à quel point cet homme est – était – dangereux. Comme ses visites étaient très fréquentes, quand elles ont cessé, j’ai supposé qu’il lui était arrivé malheur. Moghedien, qui est cette jeune femme ? Une remarquable découverte.

Cyndane plongea ses yeux bleus dans ceux de l’Élue.

— Elle t’a dit mon nom. C’est tout ce que tu as besoin de savoir.

Alors qu’elle avait conscience de s’adresser à une Élue, la fille parlait d’un ton assuré. À l’évidence, ce n’était pas un simple Suppôt des Ténèbres, même sans tenir compte de sa puissance hors du commun. Ou alors, elle était folle à lier.

— Graendal, as-tu prêté attention au climat ?

Graendal s’avisa que Moghedien laissait à Cyndane le soin de mener la conversation. Rester dans l’ombre jusqu’à ce qu’une faiblesse apparaisse… Sa tactique préférée, et un jeu qu’il ne fallait surtout pas lui laisser jouer.

— Je suppose que tu n’es pas venue me parler du décès de Sammael, Moghedien, et pas davantage du climat. Tu sais que je sors très rarement.

Dans la nature, l’indiscipline régnait. Pour se protéger de cette anarchie, Graendal vivait dans des pièces dépourvues de fenêtres.

— Tu commets une erreur, Graendal, dit Cyndane avec un sourire franchement amusé. C’est moi qui commande. À cause de ses récentes erreurs, Moghedien n’est pas dans les petits papiers de Moridin.

Enroulant les bras autour de son torse, Moghedien foudroya sa compagne du regard. Une réaction qui valait confirmation de ses propos. Sans crier gare, Cyndane écarquilla les yeux, frissonna et laissa échapper un petit cri.

Une lueur jubilatoire dansa dans les yeux de l’Araignée.

— Tu commandes provisoirement… À ses yeux, tu ne vaux guère mieux que moi.

Ce fut au tour de Moghedien de frémir et d’étouffer un gémissement.

Graendal se demanda si ces deux femmes ne lui jouaient pas la comédie. La haine qu’elles éprouvaient l’une pour l’autre semblait cependant sincère. Et de toute façon, la situation se préciserait au fil du temps… En caressant d’instinct l’angreal qu’elle portait à un doigt, Graendal s’approcha d’un fauteuil sans quitter ses visiteuses du regard. Sentir le saidar circuler en elle la réconfortait. Non qu’elle en eût besoin, mais il y avait quelque chose d’étrange dans tout ça…

Le haut dossier du fauteuil, doré à l’or fin et sculpté, le faisait ressembler à un trône. Pourtant, il n’était pas différent des autres sièges de la pièce. Les subtils détails de ce genre affectaient les esprits les plus forts d’une manière insidieuse dont ils ne prenaient jamais conscience.

Graendal s’assit et croisa les jambes, un pied battant doucement la mesure. L’image même de la décontraction.

— Puisque tu commandes, mon enfant, dis-moi qui est cet homme qui se nomme lui-même la Mort. Qu’est-il exactement ?

— Moridin est Nae’blis, répondit Cyndane, froide et arrogante. Le Grand Seigneur a décidé qu’il est temps que tu serves aussi Nae’blis.

Graendal se redressa sur son siège.

— C’est absurde ! s’écria-t-elle, furieuse. Un homme dont je n’ai jamais entendu parler aurait été nommé Régent du Grand Seigneur sur la Terre ?

Graendal n’en voulait jamais à ceux qui tentaient de la manipuler – de toute façon, elle trouvait toujours un moyen de retourner leur machination contre eux – mais là, Moghedien la prenait pour une demeurée. Car c’était elle qui tirait les ficelles de la fille, ça tombait sous le sens malgré leur comédie.

— Je sers le Grand Seigneur et moi-même – personne d’autre ! Vous devriez vous retirer et aller jouer ailleurs à vos petits jeux. Demandred pourrait les trouver amusants. Ou Semirhage, peut-être. En partant, prenez garde à votre façon de canaliser. J’ai placé quelques champs inversés, et ce serait dommage que vous en déclenchiez un.

Un mensonge, certes, mais très crédible. Du coup, Graendal fut stupéfiée quand Moghedien canalisa le Pouvoir, éteignant soudain toutes les lampes de la pièce. Dans le noir, Graendal se jeta hors de son fauteuil afin de ne pas être à l’endroit où ses adversaires l’avaient vue pour la dernière fois. Puis elle tissa une sphère de lumière blanche qui lui révéla la position des deux femmes. Instantanément, elle canalisa encore, s’aidant de son angreal. Elle n’en aurait pas eu besoin, mais il ne fallait jamais se priver du moindre avantage. En un clin d’œil, un réseau de coercition enveloppa les deux femmes.

Un tissage très serré, sous le coup de la colère, et presque assez puissant pour blesser. Désormais, Moghedien et Cyndane la regardaient avec vénération, bouche bée d’adoration devant elle. La donne avait changé. À présent, si elle leur demandait de se trancher la gorge pour elle, ni l’une ni l’autre n’hésiterait une seconde.

Moghedien n’était plus unie à la Source. Le choc de la coercition, sans doute. Près de la porte, les domestiques n’avaient pas bronché.

— Et maintenant, dit Graendal, un rien essoufflée, vous allez répondre à mes questions.

Il y en avait beaucoup. Par exemple : qui était ce Moridin, s’il existait ? Ou de quel endroit venait Cyndane ? Mais la priorité n’était pas là.

— Que croyais-tu gagner en agissant ainsi, Moghedien ? Si je décidais de nouer ce tissage, tu paierais ton petit jeu au prix fort : me servir aveuglément.

— Non, je t’en prie ! gémit l’Araignée, au bord des larmes. Tu nous tuerais toutes ! Tu dois servir le Nae’blis ! C’est pour ça que nous sommes ici. Afin que tu passes au service de Moridin.

Terrorisée comme sa compagne, Cyndane haletait, sa poitrine se soulevant en rythme.

Mal à l’aise, Graendal hésita. Tout ça n’avait aucun sens. Alors qu’elle allait parler, la Source Authentique disparut soudain et le Pouvoir la quitta. Dans la pièce de nouveau obscure, les oiseaux en cage se mirent à battre follement des ailes et à pépier d’angoisse.

Dans le dos de Graendal, une voix rauque retentit :

— Le Grand Seigneur a pensé que tu ne les croirais peut-être pas sur parole, Graendal. Les temps où tu étais libre comme l’air sont révolus.

Une boule noire apparut dans l’air, plus sombre que le reste, et une lumière argentée en jaillit. Les miroirs ne la reflétèrent pas, comme s’ils étaient ternis, et les oiseaux se turent – pétrifiés de terreur, comprit Graendal.

Avant de se tétaniser aussi lorsqu’elle vit le Myrddraal qui venait d’apparaître dans la pièce. Vêtu de noir, pâle comme un mort et dépourvu d’yeux, c’était le plus grand qu’elle ait jamais vu. Ce devait être à cause de lui qu’elle ne sentait plus la Source. Sauf que… c’était impossible ! Et pourtant… Qui pouvait avoir généré cette sphère noire, à part le Blafard ?

Graendal n’avait jamais partagé la peur panique que certains éprouvaient sous le « regard » d’un Myrddraal. Elle dut pourtant empêcher ses mains de voler jusqu’à son visage pour lui recouvrir les yeux. Jetant un coup d’œil à Moghedien et Cyndane, elle tressaillit. Toutes les deux étaient agenouillées, comme ses chiots, se prosternant devant le Sans-Yeux.

— Tu es un messager du Grand Seigneur ? demanda Graendal.

Sa voix ne tremblait pas, mais elle était ridiculement faible. Le Grand Seigneur, utilisant un Myrddraal comme messager ? Jamais elle n’avait entendu parler d’une chose pareille. Même si elle était connue pour sa couardise, Moghedien restait une Élue et elle s’aplatissait avec autant de conviction que Cyndane. Et il y avait cette lumière…

Graendal se prit soudain à regretter le décolleté vertigineux de sa robe. Une angoisse ridicule, bien entendu ! Les Myrddraals étaient certes de grands amateurs de femmes, mais elle était une des…