L’Élue jeta un nouveau coup d’œil à Moghedien.
Le Blafard approcha presque nonchalamment, sa cape noire ne bougeant pas alors qu’il se déplaçait. Selon feu Aginor, ces créatures n’étaient pas présentes au monde de la même manière que tout un chacun. « Légèrement décalées par rapport au temps et à la réalité », disait-il. Quoi que ça ait pu signifier…
— Je suis Shaidar Haran, dit le Myrddraal.
S’arrêtant près des deux chiots, il les prit par la peau du cou, un dans chaque main.
— Quand je parle, dis-toi que tu entends la voix du Grand Seigneur des Ténèbres.
Shaidar Haran serra le cou de ses proies, et il y eut un bruit d’os qui se brisent. En mourant, le jeune homme eut un spasme alors que la jeune femme devint tout simplement inerte. Deux des plus jolis animaux domestiques de Graendal !
— Je suis Sa main en ce monde, Graendal. Quand tu te tiens en face de moi, tu te tiens en face de lui…
Graendal réfléchit à la vitesse de l’éclair. Elle avait peur, un sentiment qu’elle avait plutôt l’habitude d’inspirer aux autres, mais elle savait comment contrôler cette réaction. Si elle n’avait jamais commandé une armée, contrairement à certains autres Élus, elle était familière du danger et ignorait la lâcheté. Cela dit, la menace était inédite. Et la réaction de Moghedien et de Cyndane incitait à la prendre au sérieux. Ce Myrddraal, si c’en était vraiment un, disait la vérité. Et comme elle le redoutait depuis longtemps, le Grand Seigneur avait décidé de prendre les choses en main plus directement. S’il avait eu vent de son complot avec Sammael… De toute façon, il s’était résolu à agir, et parier qu’il ne savait pas, à ce point des opérations, aurait été absurde et dangereux.
Graendal s’agenouilla devant le Blafard.
— Que veux-tu que je fasse ?
Sa voix était redevenue normale. Faire montre de souplesse n’avait aucun rapport avec la lâcheté. Quand on ne pliait pas devant le Grand Seigneur, il vous faisait plier de force. Ou il vous brisait en deux !
— Dois-je t’appeler Grand Maître, ou préférerais-tu un autre titre ? J’avoue que je serais mal à l’aise de m’adresser à toi comme je m’adresse à lui, même si tu es sa main en ce monde.
Le Myrddraal éclata de rire. En principe, ses semblables ne le faisaient jamais…
— Tu es plus courageuse que bien des gens. Et plus sage. Pour toi, je serai Shaidar Haran. Tant que tu n’oublies pas qui je suis vraiment… Mais ne permets pas à ton courage de prendre le dessus sur ta peur !
Tandis que le Blafard lui communiquait ses consignes – la première étant de rendre visite à Moridin –, Graendal remit un peu d’ordre dans ses pensées. Pour commencer, elle allait devoir se méfier de Moghedien et de Cyndane, qui voudraient sûrement se venger d’avoir été soumises à la coercition. Et « Dernière Chance » devait être au moins aussi rancunière que l’Araignée… Ensuite, elle décida de ne pas mentionner sa lettre à Rodel Ituralde. Rien de ce que disait Haran n’impliquait que cette initiative déplairait au Grand Seigneur, et elle devait encore garder quelques atouts dans sa manche.
Moridin était peut-être Nae’blis aujourd’hui, mais qui pouvait dire ce qu’il en serait demain ?
Tentant de résister aux cahots du carrosse d’Arilyn, Cadsuane ouvrit un des rideaux de cuir de la fenêtre afin de jeter un coup d’œil dehors. Sous un ciel lourd de nuages déchirés par un vent violent, il bruinait sur Cairhien. Secoué par les bourrasques, le carrosse semblait parfois devoir se renverser sur le côté.
Sentant des gouttes d’eau glaciale s’écraser sur sa main, Cadsuane songea qu’il risquait de neiger, si la température baissait encore un peu. Frissonnant, la sœur s’enveloppa dans la cape de voyage en laine qu’elle avait été ravie de trouver au fond de ses sacoches de selle. Bientôt, il ferait plus froid…
Les toits pointus et les pavés des rues presque désertes brillaient d’humidité. Et même si la pluie n’était pas forte, peu de gens osaient affronter la tempête naissante.
Conduisant à petits coups d’aiguillon son char à bœuf, une femme remontait lentement la rue. Plus pressés, des badauds emmitouflés dans leur manteau s’écartèrent vivement sur le passage d’une chaise à porteurs dont le fanion rigide menaçait de plier sous les assauts du vent.
Comme la femme et son bœuf, d’autres passants ne voyaient aucune raison de se presser. Au milieu de la rue, un Aiel incroyablement grand contemplait le ciel, bouche bée, tandis que la pluie le trempait lentement mais sûrement. Fasciné, il ne s’aperçut même pas qu’un coupe-bourse venait de le délester de son argent et s’éloignait d’un pas serein.
Sa cape battant au vent, une femme – noble, très probablement, car qui d’autre aurait arboré une telle pyramide de cheveux ? – marchait lentement en inclinant la tête en arrière. Était-ce la première fois qu’elle arpentait ainsi une rue, comme n’importe qui ? En tout cas, elle riait aux éclats tandis que des gouttes d’eau s’écrasaient sur son visage.
Sur le seuil de sa boutique, une parfumeuse lorgnait le ciel d’un air mauvais. Aujourd’hui, aucune chance que les affaires soient bonnes ! Pour la même raison, la plupart des colporteurs avaient fichu le camp, n’étaient une poignée d’irréductibles, abrités sous des auvents, qui continuaient à vanter les mérites de leur tourte à la viande ou de leur infusion bien chaude.
Deux chiens faméliques et pouilleux jaillirent d’une ruelle et se lancèrent à la poursuite du carrosse en aboyant. Amusée, Cadsuane referma le rideau. Les chiens semblaient aussi doués que les chats pour reconnaître les femmes capables de canaliser. Mais de toute évidence, ils les prenaient pour des félins géants !
Les deux femmes assises en face de Cadsuane étaient plongées dans une grande conversation.
— Désolée, dit Daigian, mais c’est d’une logique incontournable.
Hochant la tête comme pour s’excuser, elle fit osciller sur son front la pierre de lune attachée à la fine chaîne d’argent retenant sa longue chevelure noire. Puis elle enchaîna très vite, comme si elle craignait d’être interrompue :
— Si tu admets que cette incroyable chaleur était l’œuvre du Ténébreux, tu dois reconnaître que le changement climatique a pour source une autre… instance. Lui, il n’aurait pas renoncé. Tu peux m’objecter qu’il a pu décider de geler le monde, ou de le noyer sous un déluge, au lieu de le faire fondre de chaud, mais pourquoi aurait-il changé d’avis ? Si la chaleur avait persisté jusqu’au printemps, il y aurait eu d’innombrables morts, exactement comme s’il neigeait en été. Donc, en toute logique, quelqu’un d’autre est intervenu.
Le manque d’assurance de Daigian avait quelque chose d’énervant. Cela dit, Cadsuane n’avait rien à objecter à son raisonnement. Et elle aurait donné cher pour savoir qui était intervenu sur le climat.
— Par pitié ! gémit Kumira. J’aimerais mieux avoir une once de preuve irréfutable plutôt que de voir se déverser sur moi un tombereau de logique de l’Ajah Blanc !
Pour sa part, Kumira appartenait à l’Ajah Marron, même si elle présentait fort peu de défauts communs à ces sœurs-là. Très jolie, les cheveux courts, elle avait les pieds sur terre et n’était jamais perdue dans ses pensées au point d’en oublier jusqu’à l’existence du monde. Pour adoucir ses propos, elle tapota le genou de Daigian et la gratifia d’un sourire qui se refléta dans ses yeux bleus, leur conférant une chaleur inhabituelle. Au Shienar, son pays d’origine, on tenait la politesse pour une vertu majeure, et Kumira s’efforçait de ne jamais blesser les gens. Involontairement, en tout cas.
— Concentre-toi plutôt sur ce que nous pouvons faire pour les sœurs prisonnières des Aiels. Si quelqu’un est capable d’avoir une bonne idée, c’est bien toi !
— Ces femmes méritent leur sort, lâcha Cadsuane.