Comme ses compagnes, elle n’avait pas été autorisée à approcher du camp des Aielles. En revanche, une partie des idiotes qui avaient juré fidélité à al’Thor s’y étaient aventurées – pour revenir blêmes comme des mortes, et déchirées entre l’envie de vomir et celle de faire un malheur. En principe, Cadsuane aurait dû elle aussi être outrée par cette atteinte à la dignité d’Aes Sedai, quel que soit le contexte. Mais pas dans ces circonstances… Pour atteindre son objectif, elle aurait forcé toutes les sœurs de la Tour Blanche à défiler nues dans les rues de Tar Valon. Alors, pourquoi se soucier des malheurs de quelques imbéciles qui auraient pu tout ficher en l’air ?
Même si elle connaissait parfaitement la position de Cadsuane, Kumira voulut répliquer, mais son aînée ne lui en laissa pas l’occasion.
— Elles pleureront peut-être assez pour expier le gâchis qu’elles ont fait, mais j’en doute. Quoi qu’il en soit, elles ne sont pas entre nos mains – et si elles étaient entre les miennes, qui sait si je ne les livrerais pas aux Aielles ? Oublie-les, Daigian. Et concentre ta fine intelligence sur le sujet que je t’ai indiqué.
À ce compliment, la Cairhienienne s’empourpra. Par bonheur, elle n’était pas si godiche quand elle ne frayait pas avec d’autres sœurs. Les mains sur son giron, Kumira se tenait bien droite, l’air impassible. Un rien morose, certes, mais ça ne durerait pas. Ces deux femmes étaient exactement les compagnes dont Cadsuane avait besoin aujourd’hui.
Le carrosse tangua de plus belle en s’engageant sur la rampe qui conduisait au Palais du Soleil.
— N’oubliez pas ce que je vous ai dit, souffla Cadsuane aux deux sœurs, et soyez prudentes.
Kumira et Daigian murmurèrent qu’elles feraient attention, et leur aînée acquiesça. En cas de besoin, Cadsuane aurait sacrifié ces deux femmes d’un cœur léger. Mais elle ne voulait pas les perdre à cause d’une imprudence.
Reconnaissant les armes d’Arilyn sur la portière, et sachant qui utilisait le carrosse, les gardes ne firent pas de difficultés pour le laisser entrer. Toute la semaine, ce véhicule avait souvent franchi les portes du palais…
Quand les chevaux se furent immobilisés, un serviteur en tenue noire ordinaire vint ouvrir la portière et proposa aux visiteuses la protection d’un grand parapluie plat. La pluie en dégoulinait pour venir s’écraser sur son crâne, mais après tout, ce n’était pas lui qu’il convenait d’abriter.
Après avoir vérifié que tous les ornements accrochés à son chignon étaient bien là – elle n’en avait jamais perdu un, mais c’était grâce à ce genre de précautions, justement –, Cadsuane récupéra le panier d’osier glissé sous sa banquette et descendit du carrosse. Une bonne dizaine d’autres domestiques armés de parapluies attendaient derrière le premier. Un carrosse de ce type pouvait difficilement contenir autant de passagers, mais les domestiques ne voulaient prendre aucun risque. Attendant d’être sûrs du nombre de visiteuses, ceux qui étaient en trop s’en allèrent d’un pas lent et digne.
À l’évidence, le carrosse avait été repéré de loin. Dans le hall d’entrée, une haie d’honneur composée de serviteurs des deux sexes attendait les Aes Sedai. On se précipita pour prendre leur cape, puis on leur proposa des gants de toilette humides pour se rafraîchir si elles en éprouvaient le besoin. Enfin, elles eurent droit à un gobelet de vin chaud aux épices. Une boisson d’hiver, mais la chute de la température justifiait parfaitement ce choix. Et de toute façon, on était en hiver !
Au milieu de grandes colonnes carrées, face à des frises qui illustraient des batailles sans doute historiques pour le Cairhien, trois Aes Sedai attendaient en silence, mais Cadsuane les ignora.
Un des jeunes serviteurs portait une broderie sur le côté gauche de la poitrine. Une petite créature écarlate et or qu’on appelait un Dragon. Corgaide, la femme grisonnante au visage austère qui dirigeait les serviteurs du palais, n’arborait aucun ornement, à part le grand trousseau de clés accroché à sa ceinture. Les autres domestiques étaient eux aussi d’une parfaite sobriété vestimentaire. Malgré l’enthousiasme du jeune homme, c’était Corgaide – la Maîtresse des Clés – qui déterminait la mode en vigueur parmi le personnel. Mais elle avait permis au jeune type de porter son Dragon, un détail que Cadsuane grava dans sa mémoire. Puis, parlant à mi-voix, elle demanda à Corgaide de lui fournir une chambre où elle pourrait se consacrer en paix à sa broderie en cours. La brave femme ne parut pas perturbée par cette requête. À l’évidence, elle avait dû en voir et en entendre d’autres durant sa carrière au palais.
Alors que la petite armée de serviteurs se retirait, Cadsuane se tourna enfin vers les trois sœurs – qui ne regardaient qu’elle, ignorant totalement Kumira et Daigian. Corgaide ne s’en alla pas, mais elle resta à l’écart, respectant l’intimité des sœurs.
— Je ne m’attendais pas à vous voir aller et venir librement, lança Cadsuane aux trois Aes Sedai. Les Aielles traitent plutôt durement leurs apprenties, d’après ce qu’on m’a dit.
Faeldrin ne broncha quasiment pas. Merana, en revanche, rosit d’embarras et serra un peu trop fort le devant de sa robe. Secouée par les derniers événements, cette sœur ne redeviendrait peut-être jamais totalement elle-même. Bera, bien entendu, ressemblait à une statue de marbre.
— On nous a donné notre journée à cause de la pluie, répondit-elle.
Solide bonne femme en robe de laine ordinaire – bien coupée, mais d’une affligeante banalité –, Bera aurait sans doute paru mieux à sa place dans une ferme qu’au cœur d’un palais. Mais il ne fallait pas se laisser abuser. Vive d’esprit, d’une détermination d’acier, cette Aes Sedai ne commettait jamais deux fois la même erreur.
Comme beaucoup de sœurs, elle était toujours fort surprise par la réapparition de Cadsuane Melaidhrin, en chair et en os et telle qu’en elle-même, mais elle ne se laissait pas aveugler par l’admiration normalement due à une telle légende.
— Cadsuane, reprit-elle, je ne comprends pas pourquoi tu continues à venir. À l’évidence, tu veux quelque chose de nous, mais si tu ne dis pas quoi, nous ne pourrons pas t’aider. Nous savons ce que tu as fait pour le… seigneur Dragon…
Bera avait encore des difficultés avec ce titre. Toutes ces femmes ne savaient pas trop comment appeler le garçon.
— Cadsuane, il saute aux yeux que tu es venue à Cairhien à cause de lui. Si tu ne nous dis pas pourquoi et avec quelles intentions, tu ne recevras pas d’aide de notre part.
Faeldrin, elle aussi membre de l’Ajah Vert, avait paru choquée par le ton de Bera. Mais elle approuva du chef la teneur de son discours.
— Tu dois comprendre une chose, intervint Merana, un peu requinquée. Si nous croyons justifié de t’affronter, nous le ferons.
Bera ne broncha pas. En revanche, Faeldrin fit la moue. Parce qu’elle n’était pas d’accord ? Ou parce qu’elle n’aurait pas voulu en dire autant ?
Cadsuane eut un petit sourire. Leur rendre des comptes ? Attendre de savoir si elles « croyaient justifié de l’affronter » ? Jusque-là, ces sœurs avaient seulement « réussi » à se faire enfermer dans les sacoches de selle du jeune al’Thor, pieds et poings liés. Un palmarès insuffisant pour les laisser décider du choix de leur robe !
— Je ne suis pas venue pour vous voir, dit Cadsuane. Mais Daigian et Kumira seront sans doute ravies de vous avoir, puisque vous êtes en congé. À présent, si vous voulez bien m’excuser…
Faisant signe à Corgaide de lui montrer le chemin, Cadsuane la suivit d’un pas allègre. Se retournant une seule fois, elle vit que Bera et les autres avaient pris en charge Kumira et Daigian – mais pas à la façon dont on accueille des invitées bienvenues.
Beaucoup de sœurs considéraient Daigian comme une Naturelle un peu améliorée et la traitaient à peine moins mal qu’une servante. Et Kumira, en cette compagnie, ne pouvait prétendre à beaucoup plus de prestige. Bref, impossible de soupçonner, même pour le pire paranoïaque, que ces deux-là étaient ici pour convaincre quiconque de quoi que ce soit. Comme prévu, Daigian ferait le service des infusions et resterait dans son coin, muette sauf quand on la questionnerait, et elle concentrerait sa remarquable intelligence sur tout ce qu’elle entendrait. Laissant tout le monde sauf Daigian parler avant elle, Kumira enregistrerait chaque mot et chaque expression, jusqu’à la dernière grimace…