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Bera et les autres respecteraient le serment prêté au garçon, ça allait sans dire. Mais jusqu’à quel point ? Toute la question était là. Même la soumission de Merana pouvait avoir des limites, dans certaines circonstances. La situation n’était guère brillante, certes, mais ces sœurs avaient encore une marge de manœuvre. Ou une marge pour être manipulées…

Dans les couloirs décorés de tapisseries, les domestiques en livrée noire s’écartèrent vivement pour laisser passer Corgaide et Cadsuane, les gratifiant de force révérences et courbettes par-dessus des paniers, des plateaux ou des piles de serviettes. À la façon dont ces gens regardaient la Maîtresse des Clés, Cadsuane déduisit que cette déférence lui était destinée bien plus qu’à elle, toute Aes Sedai qu’elle soit.

Les deux femmes croisèrent aussi quelques Aiels. Des géants d’hommes au regard froid de lion et des femmes ressemblant à des panthères au regard encore plus glacial. Quelques paires d’yeux se posèrent sur Cadsuane, la faisant quasiment frissonner sous cette vague de froid, mais plusieurs hommes la saluèrent gravement de la tête et deux ou trois femmes allèrent jusqu’à lui sourire. Même si elle ne s’était jamais vantée d’avoir contribué à sauver le Car’a’carn, les histoires s’embellissaient à force d’être répétées, et cette croyance assez répandue lui valait plus de respect qu’à n’importe quelle autre sœur – et une très grande liberté de mouvement à l’intérieur du palais. Un instant, la sœur se demanda comment auraient réagi ces gens s’ils avaient connu la vérité. À savoir que Cadsuane Melaidhrin, si elle avait eu le fichu garçon sous la main en cet instant, aurait eu un mal de chien à s’empêcher de le battre comme plâtre. À peine plus d’une semaine s’était écoulée depuis qu’il était passé à un souffle de se faire tuer, et il ne se contentait pas seulement d’éviter Cadsuane. Non, selon ce qu’on racontait, il avait fait tout ce qu’il fallait pour lui rendre la tâche encore plus difficile ! Quel dommage qu’il n’ait pas grandi à Far Madding, ce maudit garçon ! Mais ça aurait sans doute conduit à un autre genre de catastrophe…

La chambre que Corgaide choisit pour son « invitée » se révéla agréablement chaude grâce au feu qui crépitait dans chacune des deux cheminées. Plusieurs grandes lampes, leurs flammes reflétées par des cylindres de verre, compensaient largement la grisaille du jour qui pénétrait par les fenêtres. À l’évidence, pendant qu’elle attendait dans le hall, la Maîtresse des Clés avait donné des ordres pour qu’on prépare cet endroit. Portant sur un plateau une bouilloire d’infusion, un pichet de vin chaud et des petits gâteaux au miel, une servante entra dans la pièce quelques secondes après la sœur et son hôte.

— Avez-vous besoin d’autre chose, Aes Sedai ? demanda Corgaide.

Sans répondre immédiatement, Cadsuane posa son panier de broderie sur un guéridon aux pieds sculptés et dorés à l’or fin. Ici, presque tout était lourdement ornementé, y compris les moulures du plafond. Chaque fois qu’elle venait au Cairhien, Cadsuane se sentait comme un poisson rouge dans un aquarium. Malgré la chaleur ambiante et la vive lumière, la pluie qu’elle voyait tomber derrière les grandes et étroites fenêtres accentuait cette impression.

— L’infusion me suffira, répondit enfin Cadsuane. Auriez-vous la bonté de dire à Alanna Mosvani que je veux la voir ? Précisez-lui que c’est urgent !

S’inclinant dans un cliquetis de clés, Corgaide assura qu’elle allait se charger en personne de transmettre ce message à « Alanna Aes Sedai ». Puis elle se retira sans se départir de son air digne et grave. À coup sûr, elle devait se demander si la requête de Cadsuane avait un sens caché. Eh bien, ce n’était pas le cas, parce que la sœur, dès que c’était possible, optait pour une approche directe. En procédant ainsi, elle avait roulé dans la farine bien des « esprits supérieurs » qui avaient refusé de prendre ses propos pour argent comptant.

Ouvrant son panier, elle en sortit son tambour enveloppé dans une petite pièce de tapisserie à moitié terminée. À l’intérieur de ce panier, des poches spéciales étaient conçues pour contenir un matériel sans aucun rapport avec la broderie. Un miroir à main, une brosse et un peigne – tous dotés d’un manche en ivoire –, une plume dans son écrin, un encrier hermétiquement fermé par un bouchon et tout un tas d’autres choses que Cadsuane, au fil des ans, avait appris à juger indispensables à avoir sous la main partout où elle allait. Dans le lot, certains articles auraient surpris toute personne assez audacieuse pour fouiller dans le panier – dont elle se séparait fort rarement, cela dit.

Après avoir posé sur le guéridon sa boîte à fils en argent, Cadsuane sélectionna les écheveaux dont elle avait besoin, puis elle s’assit, tournant le dos à la porte. L’image centrale de sa broderie – une main d’homme serrant l’antique symbole des Aes Sedai – était terminée. Le disque noir et blanc portait des fissures et nul n’aurait pu dire si la main s’efforçait de l’empêcher de casser ou tentait au contraire de le briser. Cadsuane détenait la réponse à cette interrogation, mais le temps seul lui dirait si c’était la bonne…

Quand elle eut passé un fil dans le chas de son aiguille, la sœur s’attaqua à un des motifs secondaires de sa composition. Une rose rouge… Des roses, des étoiles et des soleils alternaient avec des marguerites, des cœurs et des flocons de neige, chaque trio séparé du suivant par une frise d’orties et de ronces entremêlées. Une fois achevée, cette œuvre serait des plus déconcertantes.

Avant que Cadsuane ait fini de broder un demi-pétale de la rose, un mouvement se refléta sur le couvercle de la boîte d’argent qu’elle avait soigneusement disposée pour qu’elle renvoie l’image de la porte. Entrée sur la pointe des pieds, Alanna foudroyait du regard le dos de son aînée. Sans cesser de broder, Cadsuane l’observa avec un intérêt d’entomologiste. Par deux fois, Alanna fit mine de ressortir, puis elle se redressa de toute sa hauteur, mobilisant son courage.

— Approche, Alanna, dit Cadsuane sans relever la tête de son ouvrage. Et viens te placer devant moi.

Le reflet d’Alanna sursauta. Être considérée comme une légende avait des avantages. Par exemple, quand une chose étonnante se produisait, les gens ne pensaient jamais aux explications les plus simples.

Alanna vint se camper là où Cadsuane lui avait dit.

— Pourquoi me harceler ainsi ? demanda-t-elle. Je ne peux rien te dire de plus… Et si je le pouvais, je ne le ferais sans doute pas. Ce garçon appartient à…

Alanna s’interrompit, se mordant la lèvre inférieure, mais elle aurait tout aussi bien pu finir sa phrase. « Ce garçon appartient à l’Aes Sedai dont il est le Champion ! » En d’autres termes, à elle… Dire qu’elle avait l’audace de penser ça !

— J’ai gardé ton crime pour moi, souffla Cadsuane, mais uniquement afin de ne pas compliquer les choses… (Levant enfin les yeux, elle enchaîna :) Si tu crois que ça m’empêchera de te défeuiller jusqu’au trognon comme un chou, revois au plus vite ta position.

Alanna se raidit et l’aura du saidar l’enveloppa.

— Si tu veux te comporter comme une vraie crétine, libre à toi…

Cadsuane eut un sourire glacial et ne fit pas mine de s’unir à la Source. Dans son chignon, un des multiples ornements – deux croissants d’or entrelacés – devint plus frais contre sa tempe.