— Tu as encore toute ta peau, mais ma patience a des limites. À dire vrai, je crois qu’elles sont quasiment atteintes.
En proie à un conflit intérieur, Alanna lissa nerveusement le devant de sa robe de soie bleue. Puis l’aura du saidar disparut et elle tourna la tête pour ne plus croiser le regard de Cadsuane.
— Je n’ai rien de plus à te dire… D’abord, il était blessé, puis il ne l’était plus, et je ne crois pas qu’une sœur l’ait guéri. Les blessures qui ne cicatriseront jamais sont toujours là. Utilisant des portails, il voyage partout, mais en restant dans le Sud. En Illian, je crois, mais il pourrait aussi être à Tear, pour ce que j’en sais. Il est fou de colère, de douleur et de méfiance. Il n’y a rien de plus, Cadsuane ! Rien de plus…
Prudemment parce que la bouilloire en argent était très chaude, Cadsuane se servit une tasse d’infusion. Comme c’était prévisible dans un contenant en argent, la boisson avait refroidi très vite. Après l’avoir réchauffée en canalisant, la sœur la goûta et trouva le goût de menthe trop prononcé. Un défaut typique des Cairhieniens, qui en ajoutaient pratiquement dans tout.
Bien entendu, elle ne proposa pas une tasse à Alanna.
Des portails… Comment le garçon avait-il pu redécouvrir une aptitude perdue par la Tour Blanche depuis la Dislocation du Monde ?
— Quoi qu’il en soit, tu me tiendras informée, n’est-ce pas, Alanna ? (En fait, ce n’était pas une question, mais un ordre.) Regarde-moi, femme ! Si tu rêves seulement de lui, je veux tout savoir !
Les yeux d’Alanna s’embuèrent.
— À ma place, tu aurais agi exactement de la même façon !
Par-dessus le rebord de sa tasse, Cadsuane foudroya Alanna du regard. Ce n’était pas faux… Il n’y avait aucune différence entre ce qu’Alanna avait fait – imposer le lien au garçon – et un viol, mais si elle avait cru que ça pouvait l’aider à atteindre ses objectifs, la « légende » n’aurait sans doute pas hésité un instant. À présent, elle n’envisageait même plus d’ordonner à Alanna de lui transmettre le lien. Pour contrôler Rand, ça ne servait à rien…
— Ne me fais pas lambiner, Alanna !
Cadsuane n’avait aucune sympathie pour sa collègue. Car elle appartenait à la longue lignée de sœurs – de Moiraine jusqu’à Elaida – qui avaient détraqué et détérioré ce qu’elles étaient censées réparer. Tout ça pendant qu’elle s’épuisait à poursuivre Logain Ablar puis Mazrim Taim. Et on s’étonnait qu’elle ne soit pas de bonne humeur ?
— Je te tiendrai informée en temps réel…, fit Alanna avec une moue boudeuse de gamine.
Cadsuane eut envie de la gifler. Cette femme portant le châle depuis plus de vingt ans, on aurait pu s’attendre à plus de maturité de sa part. Cela dit, elle venait de l’Arafel… À Far Madding, les filles de vingt ans minaudaient et boudaient moins que les centenaires Arafelliennes sur leur lit de mort.
Alanna parut soudain très inquiète… et une autre silhouette se refléta dans la boîte d’argent de Cadsuane. Posant sa tasse et son tambour à broder sur le guéridon, la sœur se leva et se tourna vers la porte. Sans hâte, mais sans chercher à jouer au chat et à la souris comme avec Alanna.
— Tu en as terminé avec elle, Aes Sedai ? demanda Sorilea en avançant dans la pièce.
La vénérable Matriarche s’adressait à Cadsuane, mais son regard restait rivé sur Alanna. Ses bracelets d’or et d’argent cliquetant, elle plaqua les poings sur les hanches.
Quand Cadsuane eut répondu qu’elle en avait bel et bien fini, Sorilea fit un geste bref à l’intention d’Alanna, qui sortit de la pièce d’un pas vif. Vif et indigné, aurait-on même pu dire…
Sorilea suivit Alanna du regard. Ce n’était pas sa première rencontre avec Cadsuane, et toutes les entrevues, si brèves qu’elles aient été, s’étaient révélées hautement intéressantes.
Durant sa longue vie, Cadsuane n’avait pas croisé beaucoup de personnes vraiment impressionnantes. Sans conteste, Sorilea était du lot. Pouvait-on parler de son égale ? Eh bien, oui, en un sens… De plus, l’Aielle était probablement aussi âgée qu’elle, sinon plus. Et ça, c’était vraiment inattendu !
Dès qu’Alanna fut sortie, Kiruna apparut sur le pas de la porte, la tête tournée dans la direction où s’éloignait sa collègue. Sur les bras, elle portait un plateau en or travaillé sur lequel trônaient une carafe en or au long col elle aussi minutieusement ouvragée et, bizarrement, deux minuscules tasses en poterie émaillée.
— Pourquoi Alanna court-elle ainsi ? Sorilea, je serais venue plus vite, mais…
Quand elle vit enfin Cadsuane, Kiruna s’empourpra. Sur cette grande et solide femme, cette marque d’embarras paraissait vraiment étrange.
— Pose ton plateau sur le guéridon, ma fille, dit Sorilea, et va rejoindre Chaelin. Elle t’attend pour une leçon…
Kiruna obéit en évitant de croiser le regard de Cadsuane. Alors qu’elle se retirait, Sorilea l’attrapa par le menton.
— Tu commences à fournir de véritables efforts, ma fille. Si tu persévères, tu réussiras très bien. Bon, file, à présent ! Chaelin est moins patiente que moi.
Sorilea désigna la porte, mais Kiruna resta un moment à la dévisager d’un air bizarre. Si elle avait dû parier, Cadsuane aurait juré que l’Aes Sedai était ravie du compliment… et stupéfiée de réagir ainsi. L’Aielle ouvrant la bouche, Kiruna s’ébroua et partit à la vitesse de l’éclair. Un numéro très au point…
— Tu crois vraiment qu’elle apprendra votre façon de tisser le saidar ? demanda Cadsuane, dissimulant de son mieux son incrédulité.
Kiruna et les autres lui avaient parlé de ces « leçons ». Mais bien des tissages des Matriarches étaient radicalement différents de ceux qu’on enseignait à la Tour Blanche. Or, lorsqu’on apprenait un tissage pour la première fois, le protocole se gravait profondément en soi. Du coup, assimiler une autre façon de faire était pratiquement impossible. Et même si on y parvenait, les résultats n’étaient jamais aussi bons. Entre autres raisons, c’était pour ça que bien des sœurs voyaient d’un très mauvais œil l’arrivée de Naturelles à la tour. Trop de choses avaient été mal apprises sans qu’il soit possible de rectifier le tir.
— C’est possible, répondit enfin Sorilea à la question de Cadsuane. Apprendre une seconde façon de faire, sans toutes vos gesticulations d’Aes Sedai, n’est pas si facile que ça. Mais ce que Kiruna Nachiman doit apprendre, c’est qu’elle domine sa fierté et qu’elle ne doit pas se laisser dominer par elle. Si elle assimile ça, elle deviendra très puissante.
Tirant un fauteuil en face de celui qu’occupait un peu plus tôt Cadsuane, la Matriarche le regarda d’un air dubitatif, puis s’assit. Mal à l’aise sur ce siège, elle qui avait l’habitude de simples coussins posés sur le sol, elle fit néanmoins signe à la sœur de prendre place. Une femme d’acier, habituée à commander.
Cadsuane s’assit en réprimant un gloussement. Se faire rappeler que les Matriarches, Naturelles ou non, n’étaient en rien des sauvages ignorantes avait quelque chose de salutaire. Bien entendu qu’elle connaissait toutes les difficultés d’un double apprentissage ! Quant aux « gesticulations »…
Très peu de ces femmes avaient canalisé en sa présence, mais elle avait cependant remarqué qu’elles généraient leurs tissages sans recourir à la gestuelle des sœurs. En fait, les mouvements des mains n’étaient pas obligatoires, car ils n’appartenaient pas au protocole de tissage, mais ils le devenaient, puisqu’ils faisaient partie de l’apprentissage. Il avait peut-être jadis existé des Aes Sedai capables de lancer une boule de feu sans mimer le geste de propulser quelque chose, mais ces femmes étaient mortes depuis longtemps, et leur technique avec elles. Aujourd’hui, certains tissages exigeaient qu’on leur associe des gestes bien précis. Et parmi les sœurs, certaines, quand elles voyaient faire une collègue, pouvaient identifier la formatrice qui lui avait appris à tisser. Une affaire de style, en somme…