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— Former nos nouvelles apprenties a été pour le moins ardu, reprit Sorilea. N’y vois aucune intention blessante, mais j’ai le sentiment que les Aes Sedai, quand elles prêtent un serment, cherchent aussitôt un moyen de le contourner. Alanna Mosvani est particulièrement dure à gérer…

Les yeux verts de la Matriarche plongèrent dans ceux de Cadsuane.

— Comment punir ses échecs délibérés, si ça implique de nuire indirectement à notre Car’a’carn ?

Cadsuane croisa les mains sur son giron. Dissimuler sa surprise lui demanda un gros effort. Donc, le crime d’Alanna était connu ? Mais pourquoi Sorilea venait-elle de reconnaître qu’elle savait ? Cette révélation méritait peut-être d’être récompensée par une autre.

— Le lien ne fonctionne pas comme ça, Sorilea. Si vous tuez Alanna, Rand mourra en même temps qu’elle ou un peu après. Sinon, il saura ce qui lui arrive, mais il ne partagera pas ses souffrances. Avec la distance qui les sépare actuellement, il n’en aura même que très vaguement conscience.

Sorilea hocha pensivement la tête. Puis ses doigts volèrent vers le plateau d’argent, sur le guéridon, et l’effleurèrent. Même si la « révélation » n’avait éveillé aucune réaction chez elle, Cadsuane paria qu’Alanna aurait une très désagréable surprise la prochaine fois qu’elle laisserait libre cours à son mauvais caractère ou se permettrait de bouder. Cela dit, tout ça n’avait aucune importance. Seul le maudit garçon comptait !

— La plupart des hommes prennent ce qu’on leur offre, dit Sorilea, si c’est attirant et agréable. Naguère, nous pensions que Rand al’Thor était comme tous les autres. Hélas, il est trop tard pour changer notre façon de faire. Désormais, il se méfie de tout ce que nous voulons lui donner. Quand je veux qu’il accepte une chose, je fais mine de ne surtout pas désirer qu’il l’ait. Si j’avais envie de rester près de lui, il faudrait que je fasse semblant de me ficher comme d’une guigne de le voir ou non.

Une fois encore, Sorilea sonda le regard de Cadsuane. Pas pour deviner ses pensées, car elle les connaissait déjà. Certaines, en tout cas. Et c’était déjà bien trop…

Cadsuane sentit pourtant que son horizon s’élargissait. Avoir la certitude que Sorilea l’avait soigneusement évaluée lui ouvrait bien des perspectives. Car on ne consacrait pas du temps et de l’énergie à connaître quelqu’un quand on n’envisageait pas de lui proposer un pacte.

— Crois-tu qu’un homme doive être dur ? demanda-t-elle, prenant un risque calculé. Ou fort ?

À son ton, il était évident qu’elle faisait une grande différence entre les deux.

Sorilea toucha de nouveau le plateau, puis elle eut l’ombre d’un sourire.

— Beaucoup d’hommes pensent que c’est la même chose, Cadsuane Melaidhrin. Alors que les forts résistent, tandis que les durs explosent.

Cadsuane respira un peu mieux. Si quelqu’un d’autre avait pris ce risque, elle l’aurait incendié. Mais elle n’était pas « quelqu’un d’autre », et il fallait parfois vivre dangereusement.

— Ce garçon confond les deux notions, dit-elle. Il a besoin d’être fort, mais il fait tout ce qu’il faut pour se rendre plus dur. Il est déjà allé trop loin sur ce point, mais il ne cessera pas si on ne l’y force pas. Il ne sait plus rire, sauf amèrement, et il n’y a plus de larmes en lui. S’il ne réapprend pas à rire et à pleurer, le monde courra vers un désastre. Il doit comprendre que le Dragon Réincarné est un être de chair, comme tout le monde. S’il n’a pas changé lorsque sonnera l’heure de l’Ultime Bataille, une victoire nous fera peut-être à tous autant de mal qu’une défaite.

Sorilea resta un long moment silencieuse après que la sœur eut terminé.

— Votre Dragon Réincarné et votre Ultime Bataille ne figurent pas dans nos prophéties. Nous avons tout fait pour que Rand al’Thor prenne conscience de ses origines – de son appartenance ! – mais j’ai peur que les Aiels, à ses yeux, ne soient que des alliés parmi d’autres. Des lances au milieu d’autres lances… Quand une arme se brise dans sa main, un guerrier ne prend pas le temps de la pleurer avant d’en saisir une autre. Au fond, nos objectifs ne sont peut-être pas si éloignés que ça…

— C’est possible…, concéda prudemment Cadsuane.

Des cibles séparées de quelques pouces seulement pouvaient être radicalement différentes.

Soudain, l’aura du saidar enveloppa la Matriarche. Enfin, « envelopper » était un bien grand mot. L’Aielle était si faible que Daigian elle-même serait passée pour un modèle de puissance. Mais le Pouvoir n’était pas ce qui faisait la force de Sorilea.

— Je connais un tissage qui pourrait t’être utile, dit l’Aielle. Je ne peux pas le faire fonctionner, mais je suis capable de générer les flux, pour te montrer de quoi il s’agit.

Elle fit très exactement ce qu’elle venait de dire, créant un réseau bien trop faible pour être actif et qui s’écroula presque aussitôt sur lui-même.

— C’est ainsi qu’on ouvre un portail…

Cette fois, Cadsuane ne put pas cacher sa stupéfaction. Alanna, Kiruna et les autres affirmaient ne pas avoir appris aux Matriarches l’art de se lier ou d’autres techniques qu’elles semblaient pourtant avoir acquises. Jusque-là, Cadsuane pensait qu’elles avaient d’une façon ou d’une autre arraché ces connaissances à leurs prisonnières. Mais là, il n’y avait aucune explication…

Ce que Sorilea venait de faire était… impossible. Pourtant, il ne s’agissait pas d’une mystification. Cadsuane l’aurait parié, et elle brûlait d’impatience d’essayer le tissage. Même s’il ne pouvait pas lui servir à grand-chose pour l’instant. Car il fallait qu’elle fasse venir le garçon à elle, pas qu’elle aille le retrouver quelque part, à supposer qu’elle ait su où. Sur ce point, Sorilea avait raison.

— Un cadeau précieux, Sorilea. Je ne peux rien t’offrir de comparable en échange…

Cette fois, le sourire de l’Aielle fut un peu plus prononcé. Cadsuane lui était redevable de quelque chose, et elle en avait parfaitement conscience.

Prenant l’imposante carafe, la Matriarche remplit les deux tasses d’un liquide qui s’avéra être de l’eau. Sans en renverser une goutte.

— Je te prête le serment de l’eau, dit-elle en portant à ses lèvres une des tasses. Ainsi, nous ne faisons plus qu’une et notre objectif commun sera de réapprendre le rire et les larmes à Rand al’Thor.

Elle but et Cadsuane l’imita.

— Nous ne faisons plus qu’une, oui…

Et si leurs cibles se révélaient être très distantes l’une de l’autre ? Sans sous-estimer Sorilea, qu’elle fût une alliée ou une adversaire, Cadsuane savait laquelle des cibles devait être touchée – à n’importe quel prix !

13

Flottant comme des flocons de neige…

Au nord, l’horizon était toujours assombri par le déluge qui s’était abattu toute la nuit sur l’est de l’Illian. Dans le ciel, de gros nuages noirs s’accumulaient et les bourrasques faisaient voler les capes et battre frénétiquement les étendards déployés au sommet de la crête. L’étendard blanc du Dragon, celui de la Lumière et toutes les armoiries des maisons de l’Illian, du Cairhien et de Tear.

Les nobles en armure rehaussée d’or et d’argent restaient entre eux, formant trois groupes bien distincts et séparés par une distance respectueuse. Mais tous regardaient autour d’eux avec un malaise évident, leurs destriers les mieux entraînés ne pouvant s’empêcher de hennir nerveusement et de racler le sol avec leurs sabots. Après l’écrasante chaleur qu’il avait chassée en un clin d’œil, le vent paraissait carrément glacial – comme la pluie, après une si longue période de sécheresse.