De quelque pays qu’ils viennent, tous ces nobles avaient prié pour que la fournaise cesse enfin. À présent, ils ne semblaient pas savoir que faire face aux orages qui se déchaînaient, répondant ainsi à leurs suppliques. Certains jetaient des coups d’œil en coin à Rand dès qu’il ne les regardait pas. Croyaient-ils qu’il était à l’origine du bouleversement climatique ?
Cette idée arracha un ricanement au jeune homme.
Satisfait que Tai’daishar reste parfaitement calme, Rand flatta l’encolure de son étalon noir. Tandis qu’il attendait pour se remettre en mouvement que son cavalier tire sur les rênes ou exerce sur ses flancs une pression des genoux, le cheval aurait pu passer pour une statue. Et il était vraiment agréable que la monture du Dragon Réincarné soit aussi impassible que lui, comme s’ils étaient tous deux dans un cocon de Vide. Alors même que le Pouvoir de l’Unique se déversait en lui, tourbillon de feu, de glace et de mort, Rand avait à peine conscience du vent qui faisait pourtant claquer sa cape et s’engouffrait dans sa veste de soie verte brodée de fil d’or et bien trop légère pour un climat si rude. Sur son flanc, les blessures qui ne guériraient pas l’élançaient, l’ancienne tout autant que la nouvelle, mais la douleur semblait lointaine, comme si c’était celle de quelqu’un d’autre. Pareillement, la Couronne d’Épées, avec ses minuscules lames nichées parmi les feuilles de laurier, aurait pu reposer sur la tête d’un autre homme. Même la souillure du saidin lui semblait moins répugnante qu’avant. Toujours peu ragoûtante, certes, mais plus tellement digne d’intérêt.
En revanche, il sentait peser sur sa nuque le regard des nobles.
Rand déplaça légèrement la poignée de son épée et se pencha en avant. À un quart de lieue de distance, il voyait la série de collines basses, à l’est, aussi clairement que s’il avait recouru à une longue-vue. Alentour, le terrain était plat, si on exceptait la crête où il se tenait et ces fameuses collines. Et le premier bosquet assez dense pour mériter ce nom devait se trouver à quatre bonnes lieues de là. Sur les collines, on ne distinguait que des arbres dénudés et des buissons malmenés par les orages, mais Rand savait ce qui s’y cachait. Deux et peut-être même trois mille hommes postés là par Sammael pour s’opposer à la conquête d’Illian. À l’origine, ces forces étaient beaucoup plus importantes, mais depuis la mort de leur commanditaire et la disparition de Mattin Stepaneos – peut-être définitive, en tout cas, il y avait un nouveau roi en Illian – beaucoup de soldats avaient déserté, retournant sans doute chez eux. Cela dit, beaucoup d’autres étaient restés, le plus souvent regroupés par détachements informels de vingt ou trente. Mais si ces « unités » se réunissaient, elles pouvaient de nouveau former une puissante armée. De toute façon, on ne pouvait pas laisser des bandes de soudards écumer la région…
Comme une chape de plomb, le temps pesait sur les épaules de Rand. Il en manquait toujours, c’était chronique… Mais cette fois-ci, peut-être…
Feu, glace et mort…
Que ferais-tu à ma place ? Es-tu seulement ici ?
Puis la question terrible et tellement haïe.
Y as-tu seulement jamais été ?
Dans le néant qui entourait Rand, le silence lui parut encore plus écrasant. Ou entendait-il vraiment un rire de dément dans le tréfonds de son esprit ? Était-ce au contraire un effet de son imagination, comme l’impression que quelqu’un l’épiait ou s’apprêtait à lui tapoter l’épaule ? Et qu’en était-il des couleurs qui virevoltaient à la périphérie de sa vision – des couleurs ou autre chose ? – et qui disparaissaient sans crier gare ?
Les fantaisies d’un aliéné ? Du bout d’un pouce ganté, Rand suivit le contour des inscriptions qui couvraient la hampe du Sceptre du Dragon dont l’étrange pompon vert battait lui aussi au vent.
Le feu et la glace, puis l’inexorable venue de la mort…
— Je vais aller leur parler moi-même, annonça Rand.
L’écharpe verte du Conseil des Neuf passée par-dessus son plastron doré, le seigneur Gregorin fit avancer son hongre blanc et s’éloigna des Illianiens. Demetre Marcolin, premier capitaine des Compagnons, le suivit sur son cheval bai aux muscles puissants. Parmi les Illianiens, Marcolin était le seul à ne porter ni soie ni dentelle. Et le seul, aussi, dont l’armure, bien que soigneusement entretenue, n’attirait pas l’œil à cause d’ornements incongrus. Malgré tout, son casque conique, pour l’instant posé sur le pommeau de sa selle, était décoré de trois fines plumes d’or.
Quand il vit qu’aucun des autres membres du Conseil des Neuf ne bougeait, le seigneur Marac renonça à suivre le mouvement. Homme massif au flegme inébranlable, il était nouveau au Conseil et, malgré la soie et la dentelle débordant de son plastron fantaisie, il faisait plus penser à un artisan qu’à un seigneur.
En tenue d’apparat, comme les membres du Conseil des Neuf, les Hauts Seigneurs Weiramon et Tolmeran se détachèrent des Teariens en compagnie de Rosana, nommée Haute Dame depuis peu et arborant un plastron orné du Faucon et de l’Étoile de sa maison. Là aussi, d’autres cavaliers firent mine de suivre le mouvement puis se ravisèrent.
Les seigneurs Aracome, Maraconn et Gueyam étaient virtuellement des hommes morts. Ils ne le savaient pas, mais malgré leur désir vorace de pouvoir, ils redoutaient que Rand les tue.
Du groupe de Cairhieniens, seul le seigneur Semaradrid se détacha, talonnant un cheval gris qui avait connu de bien meilleures heures dans un lointain passé. Avec son armure cabossée aux dorures écaillées, son visage émacié et le devant de son crâne rasé et poudré, à la manière des soldats, ce type ressemblait plus à un homme du rang qu’à un noble. Cela dit, il toisait avec mépris les Teariens qui avaient tous l’outrecuidance d’être plus grands que lui.
Dans cette coalition, le mépris était partout. Les Teariens et les Cairhieniens se détestaient, les Illianiens et les Teariens ne s’appréciant guère. En fait, seuls les Cairhieniens et les Illianiens s’entendaient, mais il ne fallait pas trop creuser quand même… S’ils ne partageaient pas la longue histoire pleine de bruit et de fureur qui « unissait » Tear et l’Illian, on ne pouvait pas parler de véritable alliance. Aux yeux des Illianiens, les Cairhieniens restaient une force étrangère présente sur le sol de leur royaume et uniquement tolérée parce qu’elle était loyale à Rand.
Cela posé, même si tous les hommes qui approchaient de Rand étaient davantage des concurrents que des partenaires, ils avaient désormais un objectif commun. Enfin, en quelque sorte…
— Majesté, dit Gregorin en s’inclinant sur sa selle à dorures, je t’implore de me laisser y aller à ta place. Moi, ou le premier capitaine Marcolin…
Au-dessus de sa barbe coupée court et sans moustache, les lèvres du conseiller dessinèrent une moue inquiète.
— Ces hommes doivent savoir que tu es un roi, car la proclamation a été lue dans tous les villages, mais rien ne dit qu’ils se montreront respectueux de ta couronne.
Ses yeux noirs plissés, Marcolin dévisagea Rand sans rien laisser paraître de ses sentiments. Les Compagnons étaient fidèles à la couronne de l’Illian, et ce premier capitaine était assez vieux pour avoir servi sous les ordres de Tam al’Thor à l’époque où il était second capitaine dans l’armée illianienne. Mais lui seul savait ce qu’il pensait de l’accession au trône du fils de son ancien frère d’armes.
— Seigneur Dragon ! s’exclama Weiramon tout en s’inclinant – et en ayant à peine attendu que Gregorin ait achevé sa tirade.
Weiramon était toujours dans le registre de la déclamation, et même à cheval, il parvenait à faire la roue quasiment en permanence. Son plastron disparaissant presque sous la soie et la dentelle, il « embaumait » le parfum jusqu’à la pointe de sa barbe grisonnante et enduite d’huile.