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— Cette racaille est trop insignifiante pour que le seigneur Dragon s’en occupe en personne. Sur des chiens, il faut lancer des chiens, voilà le fond de ma pensée. Laissons les Illianiens se charger de la sale besogne. Que la Lumière brûle mon âme, jusqu’ici, ils n’ont rien fait à part jacasser !

Tout l’art de Weiramon, ça ! Abonder dans le sens de Gregorin, et parvenir en même temps à l’insulter…

Assez mince pour faire paraître Weiramon enveloppé – et assez sinistre pour ternir totalement l’éclat de sa tenue –, Tolmeran n’était pas un imbécile, lui… Malgré son éternelle rivalité avec l’autre Haut Seigneur, il approuva ses propos du chef. Chez ces deux hommes, on ne portait pas les illianiens dans son cœur, c’était peu de le dire.

Semaradrid eut une moue hautaine pour les Teariens, mais quand il arriva, sur les talons de Weiramon, il s’adressa immédiatement à Rand :

— Cette « troupe » est dix fois plus importante que toutes celles que nous avons croisées jusque-là, seigneur Dragon.

En réalité, cet homme se fichait du roi de l’Illian et il ne s’intéressait guère plus au Dragon Réincarné – à un détail près : Rand avait le pouvoir de nommer le futur roi du Cairhien, et le seigneur estimait qu’il méritait amplement d’être choisi.

— Ces soldats sont sûrement toujours loyaux à Brend, sinon, ils se seraient dispersés depuis longtemps. Selon moi, leur parler est une perte de temps. Mais si tu insistes pour le faire, laisse-moi d’abord les encercler, afin qu’ils sachent ce qui les attendra au moindre faux pas.

Élancée et environ de la taille de Semaradrid sans être une géante, Rosana foudroya le seigneur du regard. Sans attendre qu’il ait terminé, elle s’adressa à Rand :

— Je viens de trop loin et j’ai misé trop gros sur toi pour te voir mourir maintenant.

Pas idiote du tout, à l’instar de Tolmeran, Rosana avait réclamé une place au sein du Conseil des Hauts Seigneurs. Une démarche que peu de Teariennes auraient osé faire. Mais cette noble-là n’était pas du même bois que les autres. Même si elles portaient toutes l’armure, les Hautes Dames teariennes ne conduisaient pratiquement jamais leurs hommes à la bataille. Rosana, elle, arborait une masse d’armes à la ceinture, et elle semblait parfois brûler d’envie d’avoir l’occasion de s’en servir.

— Je doute que ces Illianiens manquent d’arcs, dit-elle, et il suffit d’une seule flèche pour tuer n’importe qui, y compris le Dragon Réincarné.

Marcolin acquiesça sombrement… puis il sursauta et échangea un regard stupéfié avec Rosana. Deux anciens ennemis d’accord sur quelque chose, voilà qui n’était pas banal !

— Sans quelqu’un pour les encourager, ces bouseux n’auraient pas trouvé le courage de rester groupés, continua Weiramon, ignorant superbement Rosana.

Pour faire comme si les gens n’existaient pas, ce type était extraordinairement doué. Un crétin pur jus.

— Puis-je suggérer au seigneur Dragon de se tourner vers les Neuf pour localiser la source de ces encouragements ?

— Je m’élève contre les injures de ce porc de Tearien, Majesté ! explosa Gregorin, la main droite volant vers la poignée de son épée. Oui, je proteste vigoureusement !

— Ils sont trop nombreux, cette fois, dit Semaradrid. Seigneur Dragon, la plupart t’attaqueront dès que tu leur auras tourné le dos…

Délibérément vague dans sa formulation, le seigneur parlait probablement aussi bien des Teariens que des hommes cachés dans les collines. Ou Rand se faisait-il des idées ?

— Mieux vaut les massacrer et en avoir terminé une bonne fois pour toutes.

— Ai-je demandé des opinions ? lança soudain Rand.

Le silence se fit instantanément. Des visages soudain grisâtres et craintifs se tournèrent vers Rand. S’ils ne savaient pas qu’il était connecté à la Source, ces hommes le connaissaient, et avaient des raisons de le craindre. En réalité, une bonne partie de ce qu’ils croyaient savoir était très loin de la vérité, mais ce n’était surtout pas le moment de les détromper.

— Tu viendras avec moi, Gregorin, dit Rand d’un ton moins dur.

Mais pas amical pour autant. Ces hommes ne comprenaient que le bâton. S’il tentait de passer à la carotte, ils le poignarderaient dans le dos.

— Toi aussi, Marcolin. Les autres resteront ici. Dashiva ! Hopwil !

Tous les hommes que Rand n’avait pas nommés firent reculer leurs chevaux pendant que les deux Asha’man approchaient. Regardant les hommes en veste noire comme s’ils étaient des démons, Gregorin et Marcolin semblaient regretter d’avoir été choisis. De fait, Corlan Dashiva parlait tout seul dans sa barbe, comme souvent, et il paraissait de très mauvaise humeur. Ici, tout le monde savait que le saidin finissait par rendre les hommes fous. Avec sa tignasse en bataille et sa multitude de tics nerveux, Dashiva faisait un parfait candidat à cette forme très particulière d’aliénation. Et Eben Hopwil, seize ans à peine et presque pas de poils sous le menton, semblait hagard, regardant en permanence dans le vide – ou dans le lointain. Au moins, Rand savait pourquoi, dans ce cas précis…

Alors que les Asha’man approchaient, Rand ne put résister à la tentation de tendre l’oreille pour entendre… ce qui se passait dans sa tête. Alanna était présente, bien entendu. Ni le Pouvoir ni le Vide ne pouvaient changer ça. En revanche, la distance réduisait le lien à une vague sensation. La conscience que l’Aes Sedai existait, quelque part au nord. Mais il y avait davantage dans le crâne de Rand, aujourd’hui. Quelque chose qu’il avait souvent senti, ces derniers temps, juste à la lisière de ses perceptions. Un murmure choqué, peut-être, ou outragé… Un souffle inquiétant qu’il ne parvenait pas à identifier. Pour que ce soit perceptible à cette distance, Alanna devait éprouver quelque chose de très fort à son sujet. Lui manquait-il ? Une pensée terrifiante. En ce qui le concernait, en tout cas, Rand ne se languissait pas de la sœur… Et l’ignorer était devenu beaucoup plus facile, ces derniers temps.

Bien, son Aes Sedai était là, mais pas la voix qui lançait toujours un appel au meurtre dès qu’un Asha’man montrait le bout de son nez. Lews Therin était parti. À moins que ce sentiment d’être épié et menacé ait une explication des plus concrètes. Rand entendait-il vraiment au fond de sa tête le rire d’un dément ? Ou était-ce le sien ? Non, le spectre avait bel et bien été présent ! Il existait.

Rand s’avisa que Marcolin le dévisageait, Gregorin s’efforçant au contraire de ne pas le regarder.

— Pas encore ! leur dit-il, plein d’ironie et d’amertume.

Voyant à leur soulagement que les deux hommes avaient compris à quoi il faisait allusion, le jeune homme eut envie de rire. Non, il n’était pas encore fou. Pour le moment, en tout cas…

— Suivez-moi, dit-il en talonnant Tai’daishar.

Même si des hommes le suivaient, Rand se sentit plus seul que jamais. Et plus vide, malgré le Pouvoir qui circulait en lui.

Entre le pied de la butte et les collines s’étendait une petite vallée transformée en bourbier par les récents orages. Quelques jours plus tôt, le sol desséché semblait pouvoir absorber toute une rivière sans changer d’un iota. Puis les déluges étaient venus, envoyés par le Créateur, enfin compatissant, ou par le Ténébreux, jamais à court de sinistres plaisanteries. Quoi qu’il en soit, les chevaux pataugeaient dans la boue.

Rand espéra que l’affaire ne durerait pas trop. Selon Hopwil, il avait un peu de temps devant lui, mais pas tant que ça. Des semaines, s’il avait de la chance. Mais il lui fallait des mois. Et même des années qu’il n’aurait jamais !

Le Pouvoir amplifiant tous ses sens, il entendit une partie de la conversation de ses compagnons. Chevauchant côte à côte, Gregorin et Marcolin luttaient pour empêcher leur cape de s’envoler et parlaient à voix basse des hommes tapis dans les collines. S’ils résistaient, ces soldats seraient écrasés, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute. Mais comment réagirait Rand si des Illianiens le combattaient alors que Brend était mort ? Et quel serait l’effet de sa réaction sur l’Illian ?