Ces hommes ne parvenaient pas à prononcer le véritable nom de Brend – Sammael. L’idée qu’un Rejeté ait pu régner sur l’Illian les terrorisait, leur faisant même oublier que c’était le Dragon Réincarné qui portait aujourd’hui la couronne.
Avachi sur sa selle comme si c’était la première fois qu’il voyait un cheval, Dashiva radotait agressivement. Dans l’ancienne langue, qu’il parlait et écrivait aussi couramment qu’un érudit. Moins bon sur ce terrain, Rand ne comprenait rien aux soliloques de l’Asha’man. Des lamentations au sujet du temps, devina-t-il quand même. Si étrange que ce fût pour un paysan, Dashiva détestait mettre le nez dehors quand le ciel n’était pas vide de nuages.
Le regard toujours dans le lointain, Hopwil chevauchait en silence. De temps en temps, sans en avoir conscience, il portait la main à la poignée de son épée, comme pour s’assurer de sa présence. Rand dut l’appeler trois fois, la dernière rudement, pour qu’il s’arrache à sa rêverie et vienne le rejoindre.
Étudiant ce jeune homme qui n’avait plus rien d’un adolescent, malgré son âge, Rand trouva qu’il s’était remplumé, même si son nez et ses oreilles semblaient toujours avoir été prévus pour un type bien plus costaud. Désormais, sur le col de sa chemise, un Dragon en or faisait le pendant à l’épée d’argent. Le même grade que Dashiva. Quelque temps plus tôt, il avait affirmé qu’il rirait pendant un an à partir du jour où on lui aurait décerné le Dragon. Vite blasé, il regardait Rand comme s’il était transparent…
— Tu m’apportes de très bonnes nouvelles, Hopwil.
Au prix d’un effort surhumain, Rand parvint à ne pas briser en deux la hampe du Spectre du Dragon.
— Tu as bien travaillé.
Bien sûr, il s’attendait au retour des Seanchaniens, mais pas si vite. Du moins, il l’avait espéré. Et il ne pensait pas les voir surgir ainsi de nulle part pour conquérir ville après ville.
Quand il avait découvert que des marchands présents en Illian étaient au courant de l’invasion depuis des jours avant que l’un d’eux songe à prévenir les Neuf – la Lumière les préserve de perdre une occasion de gagner de l’argent à cause d’une panique ! –, Rand avait eu atrocement envie de raser la ville. Néanmoins, les nouvelles étaient aussi bonnes qu’on pouvait l’espérer dans de telles circonstances. D’une patrouille dans les environs d’Amador, via un portail, Hopwil était revenu avec la conclusion que les Seanchaniens attendaient. Peut-être pour avoir le temps de digérer ce qu’ils venaient d’engloutir. Qu’ils s’étranglent avec, ces chiens !
— Si Morr revient avec d’aussi bonnes nouvelles, j’aurai le temps de pacifier l’Illian avant de m’occuper des envahisseurs.
Idem pour Ebou Dar ! Que la Lumière calcine ces Seanchaniens de malheur ! Une distraction pour Rand, mais qu’il ne pouvait pas se payer le luxe d’ignorer.
Hopwil resta muré dans son silence.
— Es-tu bouleversé parce que tu as dû tuer des femmes ? lui demanda Rand.
Desora, du clan Musara des Aiels Reyn… Lamelle du clan Eau-Fumée des Miagoma, et…
Rand coupa court à la litanie qui retentissait dans sa tête chaque fois qu’il évoquait ce sujet. De nouveaux noms figuraient sur cette liste sans qu’il se souvienne de les avoir ajoutés. Laigin Arnault, une sœur rouge morte en tentant de le faire prisonnier pour le ramener à Tar Valon. Elle n’avait pas droit à une place sur cette liste, mais elle en avait demandé une… Colavaere Saighan, qui s’était suicidée plutôt que d’accepter sa justice… Et d’autres… Des milliers d’hommes étaient morts de sa main ou à cause de lui, mais seuls des visages de femme hantaient ses cauchemars. Chaque nuit, il s’obligeait à soutenir leur regard accusateur. C’étaient peut-être leurs yeux qui pesaient sur sa nuque, ces derniers temps.
— Je t’avais parlé des damane et des sul’dam, dit-il très calmement.
Mais la colère faisait le siège de son cocon de Vide, menaçant de le submerger.
Moi, j’ai tué plus de femmes que tous tes cauchemars pourraient en contenir ! Mes mains sont souillées du sang noirci de toutes ces femmes !
— Si tu n’avais pas anéanti cette patrouille seanchanienne, un de ces maudits duos féminins aurait eu ta peau !
Rand ne précisa pas à Hopwil qu’il aurait dû éviter la patrouille, afin de ne pas avoir besoin de tuer. À quoi bon pleurer sur le lait renversé ?
— Je doute que les damane sachent couper un homme de la Source. Tu n’as pas eu le choix.
Et mieux valait un massacre que des survivantes racontant partout qu’elles avaient affronté un homme capable de canaliser…
D’instinct, Hopwil posa une main sur la manche gauche de sa veste. À cause du noir, on ne voyait pas du premier coup d’œil qu’elle était roussie. Les Seanchaniennes n’avaient pas péri sans combattre…
— J’ai entassé les cadavres dans un trou, dit le jeune Asha’man d’un ton monocorde. Les chevaux aussi… Puis j’ai tout carbonisé. Des cendres blanches voletaient dans les airs autour de moi, et ça ne me dérangeait pas du tout.
Rand devina qu’Hopwil mentait, mais ce garçon devait faire son apprentissage, comme tout le monde. Et comme lui-même. Ils étaient ce qu’ils étaient, point final.
Liah du clan Cosaida des Aiels Chareen…
Un nom écrit en lettres de feu.
Moiraine Damodred…
Un autre nom, qui consumait l’âme de Rand, celui-là…
Une inconnue liée aux Ténèbres, tuée par mon épée près de…
— Majesté ! s’écria Gregorin en tendant un bras.
Au pied de la première colline, un homme portant un casque pointu et une longue cotte de mailles venait de sortir du couvert des arbres. Plein de défi, il brandissait un arc.
Rand talonna Tai’daishar pour approcher du soldat. En lui, le Pouvoir rugissait – car le saidin pouvait le protéger des hommes.
Vu de près, l’archer n’était plus très impressionnant. Sa cotte de mailles et son casque mangés par la rouille, il était couvert de boue de la tête aux pieds. Pris d’une quinte de toux, il gratta son long nez avec le dos de sa main libre. Seuls son arc et les flèches rangées dans son carquois ne paraissaient pas miteux.
— Tu es le chef ? demanda Rand.
— Disons que je parle en son nom… Pourquoi ?
Alors que les compagnons de Rand arrivaient au galop, l’homme se mit à sauter sur place, le regard brillant comme celui d’un blaireau pris au piège. Acculés, ces animaux pouvaient être très dangereux.
— Fais attention à ce que tu dis, soldat ! cria Gregorin. Tu parles à Rand al’Thor, le Dragon Réincarné, Seigneur du Matin et roi de l’Illian. À genoux ! Quel est ton nom ?
— Lui, le Dragon Réincarné ? fit le type, dubitatif.
Il étudia Rand de la tête aux pieds, s’attardant sur sa boucle de ceinture en forme de dragon, puis haussa les épaules comme s’il s’était attendu à quelqu’un de plus vieux et de plus impressionnant.
— « Seigneur du Matin », vous dites ? Notre roi n’a jamais porté ce titre…
Sans faire mine de s’agenouiller ni de se présenter, le soldat haussa de nouveau les épaules.
Gregorin se rembrunit devant ce manque manifeste de respect. Comme s’il ne s’était pas attendu à autre chose, Marcolin hocha brièvement la tête.
Des crissements de feuilles mouillées montèrent soudain du couvert des arbres. Alarmé, Rand sentit Hopwil s’emplir instantanément de saidin. Le regard désormais vif et focalisé, le jeune Asha’man commença à sonder les environs. Brusquement silencieux, l’air ennuyé, Dashiva écarta de son front une mèche de cheveux.