Se penchant sur sa selle, Gregorin ouvrit la bouche.
Le feu et la glace, mais pas encore la mort…
— Du calme, Gregorin, dit Rand sans élever la voix. (Mais il tissa des flux d’Air et de Feu afin qu’elle porte très loin et retentisse entre les arbres.) Mon offre est généreuse…
L’archer sursauta, surpris par ce son, et le cheval de Gregorin renâcla. Les hommes cachés dans les collines entendraient chaque mot.
— Déposez les armes, et tous ceux qui voudront rentrer chez eux seront libres de le faire. Et ceux qui désireront me suivre seront les bienvenus. Mais aucun d’entre vous, à part ceux qui me rejoindront, ne partira avec ses armes. Je sais que vous êtes presque tous des gens de bien qui avez répondu à l’appel de votre roi et du Conseil des Neuf. Des braves prêts à défendre l’Illian ! Mais je suis votre roi, désormais, et je ne laisserai aucun d’entre vous se tourner vers le crime.
Marcolin acquiesça, l’air pas commode.
— Et les fidèles du Dragon qui brûlent des fermes ? cria un homme encore dissimulé par les arbres. Ce ne sont pas des criminels ?
— Et les Aiels ? lança une autre voix. Il paraît qu’ils mettent à sac des villages entiers !
D’autres hommes se joignirent à leurs camarades, reprenant les mêmes accusations. Les fidèles du Dragon, les Aiels – des brigands et des sauvages…
Rand serra les dents sous ces assauts.
— Tu vois ? dit l’archer dépenaillé quand les cris cessèrent.
Il toussa de nouveau puis cracha sur le sol, peut-être pour se dégager les poumons, et peut-être pour ponctuer ses propos. Extérieurement, ce type faisait pitié à voir, mais à l’intérieur, il était aussi dur et résistant que la corde de son arc. Et le regard furieux de Rand ne lui fit pas plus d’effet que celui de Gregorin.
— Tu nous demandes de rentrer à la maison sans armes, donc incapables de nous défendre et de protéger nos familles, pendant que tes partisans incendient, pillent et massacrent. Et on dit qu’une tempête approche !
L’homme parut surpris d’avoir prononcé sa dernière phrase. De fait, elle n’avait guère de rapport avec le reste…
— Les Aiels dont tu as entendu parler sont mes ennemis ! s’écria Rand.
Pas de feu ni de glace, cette fois, mais une colère qui s’enroulait autour du Vide, menaçant de l’étouffer à la manière d’un boa. Pourtant, la voix de Rand restait d’une dangereuse neutralité.
Une tempête approche, dis-tu, petit homme ? Par la Lumière ! c’est moi, la tempête !
— Mes Aiels traquent les Shaido, ceux qui pillent, et avec Davram Bashere et la plupart des Compagnons, ils poursuivent aussi les brigands – quel que soit le nom qu’ils se donnent. Je suis le roi d’Illian, et je ne laisserai personne semer le trouble sur mes terres !
— Même si ce que tu dis est vrai…, commença l’archer.
— Ça l’est ! coupa Rand. Vous avez jusqu’à midi pour vous décider.
L’homme fronça les sourcils. Sauf si le ciel se dégageait, il risquait d’avoir du mal à savoir quand ce serait midi. Mais Rand ne relâcha pas la pression :
— Prenez la bonne décision, dit-il avant de faire volter son étalon.
Sans attendre ses compagnons, il partit au galop vers la crête.
À contrecœur, il se força à se déconnecter de la Source, afin de ne pas en être dépendant tel un homme qui s’accroche à un morceau de bois flotté après un naufrage. Un instant, sa vision se brouilla et le monde sembla tanguer comme un bateau. Un symptôme récent, peut-être lié à la maladie qui tuait inexorablement les hommes capables de canaliser. Heureusement, ce malaise ne durait jamais longtemps. En revanche, le sentiment d’être orphelin…
Quand Rand se séparait du Pouvoir, le monde semblait devenir terne. Non, il l’était, perdant une partie de sa substance ! Les couleurs pâlissaient, le ciel rétrécissait, et tout semblait moins vivant qu’avant. En lui, il n’y avait plus qu’un seul désir : se connecter de nouveau à la Source et y puiser du saidin. Quand le Pouvoir l’abandonnait, ça se passait toujours ainsi.
Là, le saidin fut aussitôt remplacé par une rage presque aussi brûlante que le contact du Pouvoir. Les Seanchaniens ne suffisaient pas ? Il fallait aussi que des bandits se servent de son nom comme d’un bouclier ? Des distractions qu’il ne pouvait pas se permettre…
Sammael continuait-il à nuire du fond de sa tombe ? Avait-il semé des Shaido dans le monde afin qu’ils sortent de terre avec leurs épines partout où Rand posait la main ? Comment un mort pouvait-il agir ainsi ? Mais au fond, le Rejeté s’était cru immortel, alors…
Si la moitié des rumeurs qui circulaient étaient vraies, il y avait aussi des Shaido au Murandy, en Altara et la Lumière seule savait où ailleurs ! Des Shaido prisonniers avaient même parlé d’une Aes Sedai. La Tour Blanche était-elle mêlée à tout ça ? Ces maudites sœurs ne lui ficheraient-elles jamais la paix ?
Occupé à combattre sa colère, Rand ne s’aperçut pas que Gregorin et les autres l’avaient rejoint. Lorsqu’ils eurent regagné la crête, il tira si fort sur ses rênes que Tai’daishar se cabra en hennissant.
Les nobles firent prudemment reculer leur monture.
— Je leur ai donné jusqu’à midi, annonça Rand. Ne les quittez pas des yeux. Pas question qu’ils se divisent en groupes encore plus petits afin de nous fausser compagnie. Je serai sous ma tente.
Les nobles restèrent figés comme des statues. À croire qu’il venait de leur ordonner de surveiller l’ennemi en personne ! Eh bien, s’ils avaient envie de prendre racine, c’était leur problème.
Suivi par les deux Asha’man et son porte-étendard illianien, Rand dévala le versant de la butte qui conduisait au camp. Le feu et la glace, et la mort qui approchait… Mais lui, il était l’acier ! Oui, l’acier !
14
Un message du M’Hael
La lisière du camp se trouvait à une demi-lieue environ de la crête. Enfin, la lisière des camps, plutôt, car les hommes, les chevaux, les feux de cuisson et les rares tentes étaient regroupés par nationalité, voire par maison. Et chaque pré carré – de loin, on eût plutôt dit des lacs de boue – était séparé des autres par une bande de lande semée de broussaille.
À cheval ou à pied, les soldats regardaient passer Rand et ses étendards, puis ils tournaient la tête vers les autres camps pour voir comment on y réagissait. Quand les Aiels étaient encore là, ces hommes dressaient chaque soir un seul et unique camp, car un de leurs rares points communs les poussait à se masser les uns près des autres. Quel point commun, exactement ? La conscience aiguë de ne pas être des Aiels, et de craindre ces guerriers, même s’ils auraient refusé de l’admettre.
Si Rand échouait, le monde périrait. Pourtant, il ne se faisait aucune illusion sur la loyauté des hommes qui le suivaient. Ni sur leur conviction que le destin du monde pouvait très bien être infléchi pour satisfaire leurs propres préoccupations – essentiellement, la soif d’or, de gloire ou de pouvoir. Il y avait sans doute des exceptions, une poignée, mais si ces hommes lui étaient loyaux, c’était avant tout parce qu’ils le craignaient encore plus que les Aiels. Et peut-être même plus que le Ténébreux, car certains d’entre eux n’y croyaient pas vraiment, doutant au plus profond d’eux-mêmes qu’il puisse de nouveau frapper le monde et y provoquer des dégâts encore plus grands que la fois précédente.
Croyant à ce qu’ils avaient sous les yeux, ils voyaient Rand, et ça leur suffisait. Désormais, le jeune homme se satisfaisait de cette situation. Avec le nombre de batailles qu’il lui restait à livrer, à quoi bon perdre son temps dans un combat qu’il ne pourrait pas gagner ? Tant que ses troupes lui obéissaient, de quoi se serait-il plaint ?