— Que fais-tu ici, Torval ? demanda Rand, fort peu amène.
Jetant d’abord sur la table ses gants et le Sceptre du Dragon, il y déposa ensuite son ceinturon et son épée. Sur les cartes que Torval n’avait aucune raison de consulter. Pas besoin de Lews Therin pour savoir ça…
Torval sortit de sa poche une feuille de parchemin pliée qu’il tendit à Rand.
— Le M’Hael t’envoie ça…
Du très beau parchemin, fermé par un sceau représentant un Dragon imprimé sur de la cire bleue rehaussée de paillettes d’or. Le genre de missive qui aurait tout aussi bien pu venir du Dragon Réincarné. Taim avait une haute opinion de lui-même, vraiment…
— Il m’a chargé de te dire que les histoires sur des Aes Sedai traversant le Murandy sont vraies. Il paraît que ce sont des dissidentes de la Tour Blanche… Quoi qu’il en soit, elles marchent sur la Tour Noire, et elles pourraient se révéler dangereuses.
Rand effrita entre ses doigts le superbe sceau.
— Elles vont à Caemlyn, pas vers la Tour Noire, et elles ne sont pas menaçantes. Mes ordres étaient clairs, non ? Fichez la paix aux Aes Sedai tant qu’elles ne s’en prennent pas à vous.
— Comment être sûrs qu’elles ne sont pas dangereuses ? insista Torval. Elles vont peut-être à Caemlyn, comme tu le dis, mais si tu te trompes, nous le découvrirons quand elles nous tomberont dessus.
— Torval n’a peut-être pas tort, intervint Dashiva. À ta place, je ne me fierai pas à des femmes qui m’ont enfermé dans un coffre… Et ces renégates n’ont prêté aucun serment, si je ne me trompe pas ?
— J’ai dit qu’on les laisse en paix ! cria Rand en tapant du poing sur la table.
Hopwil en sursauta de surprise et Dashiva ne put pas dissimuler totalement son irritation. Mais Rand se fichait des états d’âme de l’Asha’man. Par hasard – c’était fortuit, il l’aurait juré – sa main s’était abattue sur le Sceptre du Dragon. À présent, il brûlait d’envie de le brandir puis de transpercer avec le cœur de Torval.
Vraiment, il n’avait pas besoin des palinodies de Lews Therin !
— Les Asha’man sont une arme qui doit être pointée là où je l’ordonne. Pas une bande de poules affolées qui s’éparpillent dans tous les coins dès que Taim meurt d’angoisse parce qu’une poignée d’Aes Sedai dînent ensemble dans la même auberge. S’il le faut, je peux faire un saut à la Tour Noire pour bien préciser ma pensée.
— Je suis sûr que c’est inutile, dit très vite Torval.
Au moins, son rictus venait de s’effacer. Mal à l’aise, il écarta les mains, comme pour s’excuser de quelque chose. À l’évidence, il avait peur.
— Le M’Hael voulait simplement t’informer. Tes ordres sont lus à haute voix tous les jours, lors des Directives Matinales, juste après le Credo.
— Dans ce cas, c’est très bien…, grogna Rand en prenant soin de garder l’air menaçant.
Mais ce n’était pas lui que redoutait Torval. Non, il craignait la réaction de son précieux M’Hael, si une parole malheureuse de son émissaire lui valait la colère de Rand.
— Sache-le, continua Rand, je tuerai n’importe lequel d’entre vous qui oserait approcher de ces femmes, au Murandy. Mes armes tranchent là où je leur dis de trancher !
— Bien entendu, seigneur Dragon, murmura Torval.
Il esquissa un semblant de sourire, mais il pinça les narines et évita soigneusement de croiser le regard d’un des hommes présents. Dashiva ricana de nouveau et Hopwil se permit un demi-sourire.
Narishma ne se réjouit pas de l’inconfort de Torval, en supposant qu’il l’ait remarqué. Les yeux rivés sur Rand, il semblait capter de mystérieux courants dont les autres n’avaient pas conscience. La plupart des femmes et pas mal d’hommes le considéraient seulement comme un joli garçon, mais ses grands yeux, par moments, semblaient bien plus sages et profonds que ceux d’un vieillard.
Rand éloigna sa main du Sceptre et ouvrit la missive en réussissant à ne pas trembler de colère. Torval ne remarqua rien et sourit encore. Dans son coin, Narishma se détendit.
Apportées par une longue procession de domestiques illianiens, cairhieniens et teariens – avec Boreane à sa tête, bien entendu –, les boissons arrivèrent sur ces entrefaites.
Un serviteur pour chaque cru de vin, deux de plus pour le punch et le vin aux épices, et encore deux pour les plateaux lestés de gobelets ou de coupes. Et pour ne rien simplifier, un type au visage rougeaud portait un plateau exclusivement réservé au service, une Tearienne l’accompagnant afin de lui faire passer les carafes. Bien entendu, les inévitables noix, fruits secs, morceaux de fromage et olives étaient présentés par plusieurs serviteurs, chacun ne portant qu’un plateau.
Sous la direction de Boreane, tout ce petit monde exécuta un ballet parfaitement exécuté…
Après s’être fait servir du vin aux épices, Rand s’assit sur un coin de la table, posa son gobelet près de lui et commença à lire la lettre. Comme d’habitude, il n’y avait pas mention d’un destinataire et aucun préambule poli. Même s’il faisait tout pour le cacher, Taim détestait gratifier Rand d’un titre ou lui manifester sa déférence.
« J’ai l’honneur de t’informer que vingt-neuf Asha’man, quatre-vingt-dix-sept Dévoués et trois cent trente-deux soldats composent désormais l’effectif de la Tour Noire. Il y a eu quelques déserteurs, hélas, dont les noms ont été rayés des listes, mais les pertes durant la formation restent acceptables.
Désormais, cinquante équipes de recruteurs sont en permanence sur le terrain, nous amenant trois ou quatre nouvelles recrues chaque jour ou presque. Dans quelques mois, la Tour Noire sera l’égale de la Blanche, comme je te l’ai promis. Encore un an, et Tar Valon tremblera devant notre nombre !
J’ai procédé moi-même à la cueillette des mûres. Un petit buisson très épineux, mais extrêmement productif pour sa taille.
Rand fit la grimace et chassa le « buisson très épineux » de sa mémoire. Ce qui devait être fait… devait être fait. Pour son existence, le monde entier avait un prix à payer. Au bout du compte, il sacrifierait sa vie pour le sauver, mais ça n’était pas gratuit…
Il y avait d’autres raisons de faire la grimace. Trois ou quatre nouvelles recrues par jour ? Peut-être, mais Taim se montrait bien trop optimiste. Certes, à ce rythme-là, quelques mois suffiraient pour qu’il y ait plus d’hommes capables de canaliser que d’Aes Sedai, mais la sœur la plus récemment nommée avait des années de formation derrière elle. Et une partie de cet enseignement lui apprenait à faire face à un homme capable de canaliser…
Rand refusait d’envisager le moindre affrontement entre des Asha’man et des Aes Sedai sachant à qui elles auraient affaire. Quelle qu’en soit l’issue, un tel conflit ne pouvait avoir pour résultat que des larmes et du sang. Mais malgré ce que pensait Taim, les Asha’man n’étaient pas des armes braquées sur la Tour Blanche. Cela dit, si les sœurs le croyaient, tant mieux, puisque ça les inciterait à la prudence. Quant aux Asha’man… Eh bien, ils devaient savoir tuer, et rien de plus. S’ils étaient assez nombreux à avoir cette compétence, quand le jour et l’heure viendraient – s’ils survivaient assez longtemps – ils auraient rempli leur mission, et Rand ne leur en demandait pas plus.
— Torval, combien de déserteurs ?
Rand prit son gobelet et but une gorgée, comme si la réponse ne l’intéressait pas tant que ça. Le vin aurait dû le réchauffer, mais le gingembre et la muscade lui laissèrent un goût amer dans la bouche.
— Et combien de pertes en cours de formation ?
Torval avait profité de l’arrivée des boissons pour reprendre du poil de la bête. Se frottant les mains ou fronçant les sourcils en découvrant les divers crus de vin, il avait joué les grands connaisseurs, faisant un savant numéro avant de se décider pour l’un d’eux. Après avoir accepté le premier vin qu’on lui proposait, Dashiva regardait sombrement son gobelet comme s’il avait contenu du vinaigre.