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Tout en désignant un plateau de friandises, Torval fit mine de réfléchir, alors qu’il connaissait parfaitement les chiffres.

— Jusque-là, dix-neuf déserteurs… Le M’Hael a ordonné qu’on les abatte à vue et qu’on rapporte leur tête au camp, pour l’exemple.

Torval préleva un morceau de poire confite sur le plateau qu’un domestique lui présentait et le goba avec ce qu’il prenait pour l’exquise délicatesse d’un seigneur.

— Au moment où je parle, trois têtes pendent aux branches de l’Arbre des Traîtres.

— C’est très bien…, dit Rand d’une voix égale.

Les hommes qui s’enfuyaient maintenant risquaient fort de s’enfuir encore plus vite lorsque des vies dépendraient de leur aptitude à rester à leur poste. Et on ne pouvait pas laisser ces déserteurs errer dans la nature. Si tous les soldats cachés dans les collines s’échappaient ensemble, ils seraient moins dangereux qu’un seul homme formé à la Tour Noire. L’Arbre des Traîtres ? Taim avait décidément un grand sens de la formule. Mais c’était lui qui avait raison. Pour rester unis et solidaires jusqu’à ce que sonne l’heure de mourir, les Asha’man avaient besoin des noms ronflants, des vestes noires et des insignes.

— Lors de ma prochaine visite à la Tour Noire, je veux voir la tête de tous les déserteurs.

Un deuxième morceau de poire confite échappa à Torval et, en tombant, tacha le revers de sa superbe veste.

— Des initiatives de ce genre risquent d’avoir un impact négatif sur le recrutement. Les déserteurs n’arrivent pas avec un écriteau dans le dos…

Rand soutint le regard de Torval, le forçant à baisser la tête.

— Et les pertes en cours de formation ? insista-t-il.

Torval hésita à répondre.

Narishma se pencha en avant, dévisageant l’émissaire de Taim. Très vite, Hopwil l’imita. Devant des hommes qui n’avaient désormais plus conscience de leur présence, les domestiques continuaient leur ballet bien réglé. Voyant que Narishma était concentré sur la conversation, Boreane en profita pour faire en sorte qu’il y ait plus d’eau chaude que de vin épicé dans son gobelet.

Torval haussa les épaules avec une nonchalance forcée.

— Cinquante et un… Treize carbonisés, vingt-huit tués accidentellement… et dix autres… Ceux-là, le M’Hael verse quelque chose dans leur vin, et ils ne se réveillent plus. (Torval prit soudain un ton cruel.) Ça peut arriver à n’importe quel moment, sans crier gare. Lors de son deuxième jour à la Tour Noire, un type s’est mis à crier que des araignées rampaient sous sa peau…

Torval eut un rictus à l’intention de Narishma et de Hopwil, et il faillit réserver le même traitement à Rand. Mais il se reprit, et continua son sinistre discours en s’adressant exclusivement à ses deux collègues :

— Vous voyez, les gars ? Si vous devenez dingues, inutile de vous inquiéter. Sans faire de mal à quiconque, ni à vous-mêmes, vous sombrerez dans un sommeil éternel. Un sort préférable à être apaisé, non ? Même si nous savons comment faire. Et c’est plus charitable que de laisser un fou se cogner la tête contre les murs parce qu’il est coupé du Pouvoir.

Narishma soutint le regard dur de Torval. Hopwil, lui, regardait de nouveau dans le vide…

— « Plus charitable »…, répéta Rand en reposant son gobelet sur la table.

Quelque chose dans le vin…

Mon âme est souillée de sang et damnée…

Un simple constat, pas une pensée amère ou indignée.

— Une clémence dont n’importe quel homme voudrait bénéficier, Torval.

Le sourire de l’émissaire s’effaça, et il trahit de nouveau son malaise. Le compte était facile à faire. Un homme sur dix carbonisé ou mort, et un sur cinquante frappé de folie. Ce pourcentage-là augmenterait au fil du temps. Et comme on était au début de toute l’affaire, impossible de savoir combien d’Asha’man, au bout du compte, auraient déjoué les pronostics. De toute façon, à la fin, ceux-ci triomphaient toujours. Et Torval, comme tous les autres, vivait à l’ombre de cette menace.

Soudain, Rand s’avisa que Boreane le dévisageait. Mettant un moment à identifier l’expression qu’elle affichait, il dut se forcer à ravaler quelque cinglante remarque. De la pitié ? Comment osait-elle éprouver ça pour lui ? Pensait-elle qu’on pouvait remporter l’Ultime Bataille sans verser de sang ? Les Prophéties du Dragon exigeaient qu’il en tombe du ciel !

— Laissez-nous, ordonna Rand.

Boreane sortit avec sa petite armée de serviteurs. Mais la compassion ne s’effaça pas de son regard.

Malgré ses efforts, Rand ne trouva aucune idée pour détendre l’atmosphère. La pitié était une faiblesse, comme la peur, et ils devaient tous chercher à être forts. Pour faire face à ce qui les attendait, ils devaient devenir plus durs que l’acier.

Les Asha’man, sa création… et sa responsabilité.

Perdu dans ses pensées, Narishma contemplait son gobelet et Hopwil sondait toujours un « lointain » qui n’existait pas. Jetant de fréquents coups d’œil à Rand, Torval tentait d’afficher de nouveau son rictus supérieur. Les bras croisés, étudiant l’émissaire comme il aurait évalué un cheval dans un enclos, seul Dashiva restait imperturbable.

Dans ce silence sépulcral, un jeune homme en veste noire fit soudain irruption sous la tente. L’épée et le Dragon épinglés à son col, cet Asha’man essoufflé devait avoir l’âge de Hopwil. Encore trop immature pour avoir le droit de se marier – en tout cas, dans beaucoup de pays –, Fedwin Morr débordait de détermination et de vigueur. La démarche féline, il avait dans le regard la vive lueur d’un chat en train de chasser, mais qui se sait poursuivi par un chien. Quelque temps plus tôt, il était bien différent…

— Les Seanchaniens vont bientôt quitter Ebou Dar, annonça-t-il tout en saluant Rand. Leur prochain objectif semble être l’Illian.

Arraché à sa sombre méditation, Hopwil sursauta. De nouveau, Dashiva éclata de rire – mais sans conviction, cette fois.

Rand hocha la tête et s’empara de son sceptre. Après tout, il l’emportait partout pour ne pas oublier… Les Seanchaniens dansaient à leur propre rythme, pas à celui qu’il entendait leur imposer.

Contrairement à Rand, Torval crut bon d’émettre un commentaire, et il opta pour le sarcasme :

— Ils sont venus te le dire ? Ou as-tu appris à lire dans les pensées ? Ouvre en grand tes oreilles, mon garçon ! J’ai combattu contre les Domani et les Amadiciens, alors, je sais de quoi je parle. Aucune armée, juste après avoir conquis une ville, ne fait ses bagages pour s’en aller à plus de mille lieues de là. Ou crois-tu qu’ils savent utiliser des portails ?

L’ironie de Torval ne défrisa pas Morr. En tout cas, il ne le montra pas, même si son pouce vint lentement caresser le pommeau de son épée.

— J’ai parlé avec certains d’entre eux… Essentiellement des Tarabonais, je dois dire. Presque tous les jours, des renforts arrivent par bateau.

Écartant Torval d’un coup d’épaule, Morr approcha de la table, puis il gratifia l’émissaire d’un regard hautain.

— Tous accélèrent le pas quand un inconnu à l’accent traînant ouvre la bouche…

Torval voulut répliquer, mais son cadet enchaîna à l’intention de Rand :

— Ils postent des soldats tout au long des monts Venir. Des groupes de cinq cents ou de mille hommes… Et ils ont déjà atteint la pointe d’Arran. Et ils achètent ou réquisitionnent tous les chariots et toutes les charrettes à vingt lieues autour d’Ebou Dar. Avec les attelages requis, bien entendu.

— Des charrettes ! s’exclama Torval. Des chariots ? Ils ont l’intention de tenir une foire ? Et qu’est-ce qui peut pousser une armée à traverser des montagnes alors qu’il existe des voies très praticables ?