Remarquant que Rand l’observait, l’émissaire se tut, mal à l’aise.
— Morr, je t’avais dit d’être discret, pas d’aller demander aux Seanchaniens de te dévoiler leurs plans. Voir sans être vu, c’était ça, ta mission.
— J’ai été prudent. Par exemple, j’avais retiré mes insignes.
Le regard de Morr ne changea pas : à la fois celui d’un prédateur et d’une proie. Et il semblait bouillir intérieurement. Si Rand n’avait pas eu d’excellentes raisons de savoir que ce n’était pas le cas, il aurait pensé que le jeune homme, uni au Pouvoir, luttait pour survivre au saidin qui l’emplissait de vie mais menaçait de le détruire. On eût dit que sa peau aurait voulu transpirer…
— Si les hommes à qui j’ai parlé savaient où ils allaient, ils ne me l’ont pas dit, et de toute façon, je ne le leur ai pas demandé. Mais devant une chope de bière, ils étaient tout disposés à gémir sur leur sort, se plaignant de marcher tout le temps sans un instant de répit. À Ebou Dar, ils absorbaient comme des éponges toute la bière disponible, parce qu’ils craignaient de repartir très vite. Et ils se procuraient des véhicules, comme je l’ai déjà dit…
Morr avait débité son discours à toute vitesse, et il sembla faire un effort pour ne pas continuer.
Avec un sourire, Rand lui tapota l’épaule.
— Du bon travail… Savoir pour les véhicules aurait suffi, mais tu t’en es bien tiré. (Il se tourna vers Torval :) Les charrettes et les chariots sont importants. Quand une armée se nourrit sur le pays, elle doit consommer ce qu’elle trouve. Ou jeûner, si elle ne trouve rien.
Torval n’avait pas bronché en entendant qu’il y avait des Seanchaniens à Ebou Dar. Si cette nouvelle était arrivée à la Tour Noire, pourquoi Taim n’y faisait-il pas allusion dans sa lettre ?
— Organiser un convoi de vivres est plus compliqué, certes, mais comme ça, on sait où trouver du foin pour les bêtes et des haricots pour les hommes. Les Seanchaniens ne laissent rien au hasard.
Cherchant parmi les cartes, Rand trouva celle qu’il voulait et la déroula. Avec son épée et le sceptre, il lesta deux coins pour qu’elle ne se réenroule pas. La côte qui allait de l’Illian à Ebou Dar lui apparut, semée sur presque toute sa longueur de collines et de montagnes. Au milieu, on trouvait des villages de pêcheurs et même quelques petites villes.
Les Seanchaniens ne laissaient vraiment rien au hasard. Alors que la conquête d’Ebou Dar remontait à un peu plus d’une semaine, les espions des marchands, dans leurs rapports, mentionnaient que la reconstruction, suite aux dommages de guerre, était déjà en cours. En outre, on bâtissait des hôpitaux et on distribuait de la nourriture – voire de l’ouvrage ! – aux pauvres et aux malheureux chassés de chez eux par les troubles. Des patrouilles, dans les rues et aux alentours de la ville, défendaient les braves gens contre les brigands et les voleurs. Et si les marchands honnêtes étaient accueillis à bras ouverts, les contrebandiers, impitoyablement punis, ne montraient presque plus le bout de leur nez. Un point qui impressionnait particulièrement les négociants illianiens, connus pour leur respect des lois.
Quels autres projets avaient les Seanchaniens, après ce départ en flèche ?
Alors que Rand étudiait la carte, ses compagnons vinrent le rejoindre autour de la table. Le long de la côte, il y avait bien des voies de communication, mais il s’agissait pratiquement de pistes étroites. Les routes commerciales, larges et bien entretenues, se trouvaient à l’intérieur des terres. Contournant les zones accidentées, elles évitaient aussi les assauts furieux de la mer des Tempêtes.
— Des hommes postés dans ces montagnes pourraient contrôler sans peine les routes intérieures, dit Rand. En d’autres termes, les interdire à leurs ennemis et les rendre parfaitement sûres pour leurs alliés. Tu as raison, Morr, ils vont venir en Illian.
Les poings appuyés sur la table, Torval foudroya le jeune Asha’man, coupable d’avoir eu raison alors que lui-même se trompait. Un péché mortel, à ses yeux.
— Même si c’est vrai, il faudra des mois avant que les Seanchaniens soient un danger pour toi, seigneur Dragon. Une centaine d’Asha’man, voire une cinquantaine, postés dans la capitale, pourraient détruire n’importe quelle armée avant qu’un seul soldat ait eu le temps de traverser un des terre-pleins.
— Je doute qu’une armée accompagnée de damane soit aussi facile à écraser que des Aiels engagés dans une attaque et pris à revers…, objecta Rand. De plus, je dois défendre tout l’Illian, pas seulement sa capitale.
Torval se raidit. L’ignorant, Rand traça du bout d’un doigt des lignes sur la carte. La pointe d’Arran et la cité d’Illian étaient séparées par une vaste étendue d’eau – les abysses de Kabal – réputée, son nom l’indiquait, pour être très profonde. Selon les capitaines de bateaux illianiens, à moins d’un quart de lieue de la côte, les plus longues sondes à main ne parvenaient pas à toucher le fond. Et les déferlantes qui venaient se briser sur les rochers pouvaient sur leur passage renverser n’importe quel navire. Avec les conditions climatiques actuelles, ces tempêtes seraient encore pires…
Contourner les abysses de Kabal impliquait un détour de cent bonnes lieues, même en empruntant le chemin le plus court – et pas nécessairement le plus facile. Mais s’ils partaient de la pointe d’Arran, les Seanchaniens pourraient néanmoins atteindre la frontière en deux semaines, même avec les orages. Et peut-être un peu plus vite, s’ils avaient de la chance…
Rand préférait les affronter sur un terrain qu’il avait choisi, et non là où ils le décideraient. Son index glissa le long de la côte sud de l’Altara, sur les monts Venir, qui finissaient par se transformer en collines à une courte distance d’Ebou Dar. Cinq cents hommes ici, mille autres là… Une série de colliers de perles ayant la chaîne de montagnes pour écrin. Un assaut massif pouvait les renvoyer vers Ebou Dar, mais on aurait aussi l’option de les clouer sur place tandis qu’ils tenteraient de comprendre ce que préparait Rand. Ou…
— Il y a autre chose, dit Morr, son débit s’accélérant de nouveau. On m’a parlé d’une arme utilisée par les Aes Sedai… J’ai découvert l’endroit où on s’en est servi, à quelques lieues de la ville. Le sol était calciné sur une bande large d’environ trois cents pieds et des vergers dévastés se dressaient tout autour. Le sable était comme… vitrifié. Là-bas, le saidin était pire…
Torval eut un geste agacé.
— Quand la ville est tombée, il pouvait y avoir des Aes Sedai dans les environs, non ? À moins que les Seanchaniens soient responsables de ce désastre. Une seule sœur avec un angreal pourrait…
— Morr, coupa Rand sans ménagement, que veux-tu dire par « le saidin était pire » ?
Dashiva sursauta, regarda bizarrement le jeune Asha’man, puis tendit un bras comme s’il voulait l’attraper. Rand l’écarta sans douceur.
— Que veux-tu dire, Morr ?
Le jeune homme hésita, son pouce descendant et remontant le long de la poignée de son épée. Quelque chose en lui semblait sur le point d’exploser, et il transpirait, à présent.
— Eh bien… Le saidin était étrange… Pire à cet endroit précis, mais étrange – je le sentais sans peine – tout autour d’Ebou Dar. Et même à vingt lieues de distance… J’ai dû le combattre, mais ce n’était pas comme d’habitude. On eût dit qu’il était vivant. Parfois… Comment dire ? Par moments, il ne m’obéissait pas, faisant autre chose que ce que je voulais. Oui, c’est ça ! Et je ne suis pas fou ! Il ne m’obéissait pas !
Des bourrasques plus violentes firent trembler les parois de la tente. Alors que Morr se taisait, les clochettes de Narishma tintinnabulèrent, indiquant qu’il venait de bouger la tête.