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Bref, ensemble, Halima et Siuan formaient une combinaison hautement explosive. Toujours optimiste, Egwene entendait bien éviter une déflagration. D’autant plus que Siuan ne serait pas venue la réveiller en pleine nuit sans une excellente raison.

— Retourne te coucher, Halima ! lança Egwene en étouffant un bâillement.

Puis, à tâtons, elle chercha ses bas et ses chaussures. Allumer une lampe aurait annoncé à tout le monde que la Chaire d’Amyrlin était réveillée.

— Obéis ! Tu as besoin de repos.

Halima protesta avec une véhémence sans doute déplacée lorsqu’on s’adressait à la dirigeante suprême des Aes Sedai, mais elle finit par rejoindre son lit de camp, installé dans un coin de la petite tente.

Quand on ajoutait une table de toilette, un miroir en pied, un authentique fauteuil et quatre coffres empilés les uns sur les autres, il restait vraiment très peu de place pour circuler.

Les coffres en question contenaient des tenues extravagantes imposées à Egwene par les représentantes – histoire de la distraire, sans doute, comme si elle était une pauvre gamine qu’on pourrait éblouir avec de la soie et de la dentelle.

Tandis qu’Halima se couchait – enfin, se roulait en boule de son mieux – Egwene se donna rapidement un coup de peigne, enfila des mitaines et passa une cape doublée de fourrure de renard sur sa robe de chambre. Avec ce froid de gueux, aucun vêtement ne paraissait assez épais !

Les yeux grands ouverts d’Halima reflétaient la lumière de la lune. Bien entendu, elle ne raterait rien de ce qui allait se passer…

Cette brave femme, selon Egwene, ne se rengorgeait pas de sa position auprès de la Chaire d’Amyrlin – un rôle subalterne, peut-être, mais non sans importance – et elle n’était pas encline à rapporter tout ce qu’elle voyait ou entendait. En revanche, sa curiosité n’avait pas de limites. Une raison suffisante pour aller s’entretenir avec Siuan hors de la tente.

Désormais, tout le monde savait que l’ancienne Chaire d’Amyrlin avait pris parti pour Egwene. Mais tout à fait à tort, la plupart des sœurs pensaient que c’était à contrecœur, parce qu’elle n’avait pas pu faire autrement. Aux yeux de ces Aes Sedai, Siuan Sanche était une « malheureuse » contrainte de se liguer avec la nouvelle détentrice de son ancien titre – une vulgaire marionnette dont le Hall finirait tôt ou tard par tirer les ficelles, si les représentantes consentaient à ne plus se quereller sans cesse.

Redevenue assez « humaine » pour souffrir de cette situation et en concevoir quelque ressentiment, Siuan jouait cependant le jeu, laissant ses adversaires ignorer que ses conseils à Egwene n’étaient pas motivés par la rancune. Devant sa « soumission », tout un chacun déduisait que son caractère, modelé par de rudes épreuves, avait autant changé que son visage. Une fable bien utile et qu’il fallait maintenir. Sinon, Romanda, Lelaine et les autres membres du Hall s’empresseraient de séparer Siuan d’Egwene, privant ainsi cette dernière de précieux conseils.

Dehors, le froid fit à la jeune femme l’effet d’une gifle. Comme si elle avait été aussi légèrement vêtue qu’Halima, la moelle de ses os sembla geler instantanément. Quant à ses pieds, malgré les bas épais et les solides chaussures, elle aurait juré qu’on venait de les plonger dans un bac de glace. Comme si elle n’avait pas été doublée, sa cape laissait passer le froid et la pointe des oreilles de la jeune femme, sous le capuchon, devait déjà se couvrir de givre.

En manque de sommeil, Egwene dut mobiliser toute sa concentration pour s’abstraire du froid. Alors que de gros nuages dérivaient dans le ciel, la lumière de la lune se reflétait sur la neige qui couvrait le sol, illuminant presque comme en plein jour le camp où s’alignaient des tentes et des chariots bâchés à présent munis de longs patins au lieu de roues. Désormais, les véhicules n’étaient plus systématiquement garés à bonne distance des tentes. Afin de ménager les conducteurs, épuisés par une longue journée, on leur permettait de les laisser là où ils avaient été déchargés.

Dans la nuit, rien ne bougeait, à part les ombres projetées par la lune. À cette heure, personne n’arpentait les ornières de chariots qui tenaient lieu de sentiers un peu partout dans le camp, et le silence se révéla si profond qu’Egwene regretta presque de le briser.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en jetant un coup d’œil méfiant à la tente que partageaient ses domestiques, Chesa, Meri et Selame.

Le calme plat, là aussi. Comme la neige, la fatigue avait recouvert le camp de son grand manteau.

— Tu ne viens pas avec une révélation comme l’existence de la Famille, j’espère…

Egwene regretta aussitôt ses propos. Fourbue par les longues journées de voyage et minée par le manque de sommeil, il lui arrivait de plus en plus fréquemment de faire des gaffes.

— Je suis navrée, Siuan…

— Inutile de t’excuser, mère.

Siuan parlait elle aussi à voix basse, et elle regarda autour d’elle pour être sûre qu’on ne les épiait pas.

Aucune des deux femmes n’avait envie de devoir débattre de la Famille devant les membres du Hall.

— Je sais que j’aurais dû te prévenir plus tôt, mais ça ne semblait pas si important que ça… Je n’aurais pas cru qu’une de ces filles parlerait à une représentante. Egwene, j’ai tant de choses à te dire. Il faut que je fasse un tri…

Avec un effort, la jeune femme parvint à ne pas soupirer. Siuan lui avait déjà tenu ce discours plusieurs fois. Et ce qu’elle cherchait à souligner, ça tombait sous le sens, c’était la difficulté de transmettre en un temps record vingt années d’expérience d’une Aes Sedai, dont plus de dix en tant que Chaire d’Amyrlin. Parfois, Egwene comprenait les souffrances d’une oie soumise au gavage.

— Bon, qu’y a-t-il d’important, ce soir ?

— Gareth Bryne t’attend dans ton « bureau ».

Siuan n’éleva pas la voix, pourtant, elle devint plus tranchante, comme toujours quand elle parlait du seigneur :

— Il est entré sous la tente, couvert de neige, maugréa l’ancienne Chaire d’Amyrlin, exaspérée, il m’a tirée du lit puis il m’a à peine laissé le temps de m’habiller avant de me conduire jusqu’ici sur son cheval. Sans rien m’expliquer, il m’a larguée en m’ordonnant d’aller te chercher. Comme si j’étais une vulgaire domestique.

Egwene comprit qu’il valait mieux ne rien espérer de bon. Ces derniers temps, les déceptions s’enchaînaient, et si Bryne voulait la voir en pleine nuit, c’était sûrement pour lui annoncer un désastre, pas la bonne nouvelle qu’elle attendait. Combien de temps encore avant d’atteindre la frontière d’Andor ?

— Allons voir ce qu’il veut…

Se dirigeant vers la tente que tout le monde appelait « le bureau de la Chaire d’Amyrlin », Egwene resserra autour de son torse les pans de sa cape. Elle ne frissonnait pas, mais refuser de souffrir du froid ou de la chaleur ne les faisait pas disparaître pour autant. À force de les ignorer, on risquait de se faire calciner le cerveau par le soleil ou geler les pieds et les mains par les frimas.

Soudain, Egwene repensa à ce que Siuan venait de lui dire.

— Tu ne dormais donc pas sous ta tente ?

Avec Gareth Bryne, Siuan avait une relation de maître à servante – à quelques détails près. Mais avec sa fierté mal placée, l’ancienne Chaire d’Amyrlin n’allait quand même pas jusqu’à autoriser des… privautés… à son seigneur ? C’était difficilement envisageable quand on la connaissait – même remarque pour Bryne – mais quelque temps plus tôt, Siuan n’aurait rien accepté du tout de cette relation. Alors…