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Je connais ces ruines. Je les ai vues souvent, quand je parcourais les friches avec Denis. Lui n’a pas voulu s’en approcher, il dit que c’est la maison de Mouna Mouna, qu’on y bat le « tambour du diable ». Dans les vieux murs, je me blottis dans un recoin, sous un pan de voûte. Mes vêtements trempés collent à ma peau, je grelotte de froid, de peur aussi. J’entends les rafales arriver à travers la vallée. Cela fait le bruit d’un énorme animal se couchant sur les arbres, écrasant les fourrés et les branches, brisant les troncs comme de simples brindilles. Les trombes d’eau avancent sur le sol, entourent les ruines, cascadent vers le ravin. Les ruisseaux apparaissent comme si des sources venaient de naître de la terre. L’eau glisse, s’écarte, fait des nœuds, des tourbillons. Il n’y a plus ni ciel ni terre, seulement cette masse liquide, et le vent, qui emportent les arbres et la boue rouge. Je regarde droit devant moi, espérant apercevoir le ciel à travers le mur de l’eau. Où suis-je ? Les ruines de Panon sont peut-être tout ce qui reste sur la terre, le déluge a peut-être noyé tout le monde. Je voudrais prier, mais mes dents s’entrechoquent, et je ne me souviens même plus des paroles. Je me souviens seulement de l’histoire du déluge, que Mam nous lisait dans le grand livre rouge, lorsque l’eau s’est abattue sur la terre et a recouvert jusqu’aux montagnes, et le grand bateau qu’avait construit Noé pour s’échapper, dans lequel il avait enfermé un couple de chaque espèce animale. Mais moi, comment pourrais-je faire un bateau ? Si Denis était là, peut-être qu’il saurait faire une pirogue, ou un radeau avec des troncs. Et pourquoi Dieu punirait-il encore la terre ? Est-ce parce que les hommes sont endurcis, comme dit mon père, et qu’ils mangent la pauvreté des travailleurs dans les plantations ? Et puis je pense à Laure et à Mam, dans la maison abandonnée, et l’inquiétude m’étreint si fort que je peux à peine respirer. Que sont-elles devenues ? Le vent furieux, la muraille liquide les ont peut-être englouties, emportées, et j’imagine Laure se débattant dans le fleuve de boue, essayant de s’accrocher aux branches des arbres, glissant vers le ravin. Malgré les rafales du vent et la distance, je me lève, je crie : « Laure !… Laure ! »

Mais je me rends compte que cela ne sert à rien, le bruit du vent et de l’eau couvre mes appels. Alors je m’accroupis à nouveau contre la muraille, le visage caché entre mes bras, et l’eau qui ruisselle sur ma tête se mêle à mes larmes, car je ressens un désespoir immense, un vide sombre qui m’avale, sans que je puisse rien faire, et je tombe, assis sur mes talons, à travers la terre liquide.

Je reste longtemps sans bouger, tandis que le ciel change au-dessus de moi, et que les murailles d’eau avancent, pareilles à des vagues. Enfin, la pluie diminue, le vent faiblit. Je me lève, je marche, les oreilles assourdies par le tintamarre qui a cessé. Le ciel s’est déchiré au nord, et je vois apparaître la silhouette de la montagne du Rempart, les Trois Mamelles. Jamais elles ne m’ont paru si belles. Mon cœur bat fort, comme si elles étaient des personnes amies que j’avais perdues et que je retrouvais. Elles sont irréelles, bleu sombre au milieu des nuages gris. Je vois chaque détail de leur ligne, chaque rocher. Le ciel autour d’elles est immobile, descendu dans le creux de Tamarin, d’où émergent lentement d’autres rochers, d’autres collines. En me retournant, j’aperçois sur la mer des nuages les îles des collines voisines : la Tourelle, le mont Terre Rouge, le Brise-Fer, le Morne Sec. Loin, éclairé par un soleil incroyable, le Grand Morne.

Tout cela est si beau que je reste immobile. Je m’attarde à contempler le paysage blessé, où les lambeaux de nuages s’accrochent. Du côté des Trois Mamelles, vers Cascades peut-être, il y a un arc-en-ciel magnifique. Je voudrais bien que Laure soit avec moi pour voir cela. Elle dit que les arcs-en-ciel sont les routes de la pluie. L’arc-en-ciel est puissant, il s’appuie à l’ouest, sur la base des montagnes, et il va jusque de l’autre côté des cimes, vers Floréal ou vers Phœnix. Les gros nuages roulent encore. Mais tout à coup, dans une déchirure, je vois au-dessus de moi le ciel d’un bleu pur, éblouissant. Alors c’est comme si le temps faisait un bond en arrière, renversait son cours. Il y a quelques instants encore, c’était le soir, la lumière s’éteignait, mais un soir infini, qui conduisait au néant. Et maintenant, je vois qu’il est juste midi, le soleil est au zénith, et je sens sa chaleur et sa lumière sur mon visage et sur mes mains.

Je cours à travers les herbes mouillées, je redescends la colline vers la vallée du Boucan. Partout, la terre est inondée, les ruisseaux débordent d’une eau rouge et ocre, il y a des arbres cassés sur mon chemin. Mais je n’y prends pas garde. C’est fini, c’est ce que je pense, tout est fini puisque l’arc-en-ciel est apparu pour sceller la paix de Dieu.

Quand j’arrive devant notre maison, l’inquiétude coupe mes forces. Le jardin, la maison sont intacts. Il y a seulement des feuilles d’arbre, des branches cassées qui jonchent l’allée, des flaques de boue partout. Mais la lumière du soleil luit sur le toit clair, sur les feuillages des arbres, et tout semble plus neuf, rajeuni.

Laure est sur la varangue, dès qu’elle me voit elle crie : « Alexis !… » Elle court vers moi, elle se serre contre moi. Mam est là aussi, debout devant la porte, pâle, inquiète. J’ai beau lui dire : « C’est fini, Mam, tout est fini, il n’y aura pas de déluge ! » Je ne la vois pas sourire. Alors seulement je pense à notre père qui est allé à la ville, et j’ai mal en moi. « Mais il va venir, maintenant ? Il va venir ? » Mam me serre le bras, elle dit de sa voix enrouée : « Oui, bien sûr qu’il va venir… » Mais elle ne sait pas cacher son inquiétude, et c’est moi qui dois répéter, en lui tenant la main de toutes mes forces : « C’est fini, maintenant, il n’y a plus rien à craindre. »

Nous restons ensemble, serrés les uns contre les autres sur la varangue, à scruter le fond du jardin, et le ciel, où de grands nuages noirs sont à nouveau rassemblés. Il y a encore ce silence étrange, menaçant, qui pèse sur la vallée autour de nous, comme si nous étions seuls au monde. La hutte de Cook est vide. Il est parti ce matin avec sa femme pour Rivière Noire. Dans les champs, on n’entend pas un cri, pas un bruit de voiture.

C’est ce silence, qui entre en nous au plus profond de notre corps, ce silence de menace et de mort que je ne pourrai pas oublier. Il n’y a pas d’oiseaux dans les arbres, pas d’insectes, pas même le bruit du vent dans les aiguilles des filaos. Le silence est plus fort que les bruits, il les avale, et tout se vide et s’anéantit autour de nous. Nous restons immobiles sur la varangue. Je grelotte dans mes habits mouillés. Nos voix, quand nous parlons, résonnent étrangement dans le lointain, et nos paroles disparaissent aussitôt.

Puis vient sur la vallée le bruit de l’ouragan, comme un troupeau qui court à travers les plantations et les broussailles, et j’entends aussi le bruit de la mer, terriblement proche. Nous restons figés sur la varangue, et je sens la nausée dans ma gorge, parce que je comprends que l’ouragan n’est pas fini. Nous étions dans l’œil du cyclone, là où tout est calme et silencieux. Maintenant j’entends le vent qui vient de la mer, qui vient du sud, et de plus en plus fort le corps du grand animal furieux qui brise tout sur son passage.

Cette fois, il n’y a pas le mur de la pluie, c’est le vent qui vient seul. Je vois les arbres bouger au loin, les nuages avancent pareils à des fumées, longues traînées fuligineuses marquées de taches violettes. C’est le ciel surtout qui effraie. Il se déplace à toute vitesse, s’ouvre, se referme, et j’ai l’impression de glisser en avant, de tomber.