Après le déjeuner, je monte dans la carriole à cheval que j’ai louée pour le voyage. Le cocher, un vieux Noir jovial, charge ma malle et le matériel que j’ai acheté. Je monte à côté de lui et nous partons à travers les rues vides de Port Mathurin, vers l’Anse aux Anglais. Nous longeons Hitchens Street et la maison Begué, puis nous remontons Barclay’s Street jusqu’à la maison du gouverneur. Nous allons ensuite vers l’ouest, devant le temple et le Dépôt, à travers le domaine Raffaut. Des enfants noirs courent un instant derrière la charrette, puis ils se lassent et retournent nager dans l’eau du port. Nous franchissons le pont de bois sur la rivière Lascars. À cause du soleil, j’ai enfoncé mon grand chapeau de manaf sur ma tête, et je ne peux m’empêcher de penser à l’éclat de rire de Laure si elle pouvait me voir dans cet appareil, cahoté dans cette charrette, avec le vieux cocher noir en train de crier après la mule pour la faire avancer.
Quand nous arrivons en haut de la colline de la pointe Vénus, devant les bâtiments du télégraphe, le cocher décharge la malle et les autres ustensiles, ainsi que les sacs de jute contenant mes provisions. Puis après avoir empoché son dû, il s’éloigne en me souhaitant bonne chance (toujours cette légende du chercheur d’or), et je reste seul au bord de la falaise, avec tout mon chargement, dans le silence bruissant du vent, avec l’impression bizarre d’avoir été débarqué sur le rivage d’une île déserte.
Le soleil descend vers les collines de l’ouest, et déjà l’ombre s’étend au fond de la vallée de la rivière Roseaux, agrandit les arbres, aiguise les pointes des feuilles des vacoas. Maintenant je ressens une inquiétude confuse. J’appréhende de descendre au fond de cette vallée, comme si c’était un domaine interdit. Je reste immobile au bord de la falaise, regardant le paysage tel que je l’ai découvert la première fois.
C’est le vent violent qui me décide. J’ai repéré, à mi-chemin de la pente du glacis, une plate-forme de pierres qui pourra me protéger du froid de la nuit et de la pluie. C’est là que je choisis d’installer mon premier campement, et je descends la lourde malle sur mon épaule. Malgré l’heure tardive, le soleil brûle sur la pente, et j’arrive à la plate-forme inondé de sueur. Je dois me reposer un long moment avant de retourner chercher le matériel, la pelle et le pic, les sacs de provisions et la bâche qui va me servir de tente.
La plate-forme est tout à fait semblable à un balcon, appuyée sur de gros blocs de lave assemblés au-dessus du vide. La construction est certainement très ancienne, car les vacoas de grande taille ont poussé sur la plate-forme, leurs racines écartant même les murs de lave. Plus loin, en amont de la vallée, j’aperçois d’autres plates-formes identiques, à flanc de colline. Qui a construit ces balcons ? Je pense aux marins d’autrefois, aux chasseurs de baleines américains qui venaient boucaner. Mais je ne peux m’empêcher d’imaginer le passage ici du Corsaire que je suis venu rechercher. C’est lui, peut-être, qui a fait construire ces postes, afin de mieux observer les travaux dé « maçonnerie » dans lesquels il avait décidé de cacher son trésor !
À nouveau, je sens en moi comme un vertige, une fièvre. Tandis que je vais et viens sur la pente de la colline en portant mes effets, tout d’un coup, au fond de la vallée, parmi les arbres desséchés et les silhouettes des vacoas, il me semble les apercevoir, là : des ombres marchant à la file, venant de la mer, portant les sacs lourds et les pics, se dirigeant vers l’ombre des collines de l’ouest !
Mon cœur bat fort, mon visage ruisselle de sueur. Je dois m’allonger sur le sol, en haut de la falaise, et regarder le ciel jaune du crépuscule pour calmer mon agitation.
La nuit vient vite. Je me hâte d’installer mon bivouac avant que tout ne devienne obscur. Dans le lit de la rivière, je trouve des branches d’arbre abandonnées par la crue, et du petit bois pour faire du feu. Les grosses branches me servent à confectionner une charpente de fortune sur laquelle je fixe la toile à voile. Je consolide le tout au moyen de quelques grosses pierres. Quand tout est installé, je suis trop fatigué pour songer à faire du feu, et je me contente de manger quelques biscuits de mer, assis sur la plate-forme. La nuit est tombée d’un coup, noyant la vallée au-dessous de moi, effaçant la mer et les montagnes. C’est une nuit froide, minérale, sans bruits inutiles, avec seulement le vent sifflant dans lès broussailles, le craquement des pierres qui se rétractent après la brûlure du jour, et, au loin, le grondement des vagues sur les récifs.
Malgré la fatigue, malgré le froid qui me fait grelotter, je suis heureux d’être ici, dans cet endroit dont j’ai rêvé si longtemps sans même savoir qu’il existait. Au fond de moi, je sens un frémissement continu, et j’attends, les yeux grands ouverts, guettant la nuit. Lentement, les astres glissent vers l’ouest, descendent vers l’horizon invisible. Le vent violent secoue la toile derrière moi, comme si je n’avais pas terminé mon voyage. Demain, je serai là, je verrai le passage des ombres. Quelque chose m’attend, quelqu’un. C’est pour le trouver que je suis venu jusqu’ici, que j’ai quitté Mam et Laure. Je dois être prêt pour ce qui va apparaître dans cette vallée, au bout du monde. Je me suis endormi assis à l’entrée de ma tente, le dos contre une pierre, les yeux ouverts sur le ciel noir.
Depuis longtemps je suis dans cette vallée. Combien de jours, de mois ? J’aurais dû tenir un calendrier comme Robinson Crusoé, en taillant des encoches sur un morceau de bois. Dans cette vallée solitaire, je suis perdu comme dans l’immensité de la mer. Les jours suivent les nuits, chaque journée nouvelle efface celle qui l’a précédée. Pour cela je prends des notes sur les cahiers achetés chez le Chinois de Port Mathurin, pour qu’il reste une trace du temps qui passe.
Que reste-t-il ? Ce sont des gestes qui se répètent, tandis que je parcours chaque jour le fond de la vallée à la recherche de points de repère. Je me lève avant le jour, pour profiter des heures fraîches. À l’aube, la vallée est extraordinairement belle. À la première lueur du jour, les blocs de lave et les schistes scintillent de rosée. Les arbustes, les tamariniers et les vacoas sont encore sombres, engourdis par le froid de la nuit. Le vent souffle à peine, et au-delà de la ligne régulière des cocos, j’aperçois la mer immobile, d’un bleu obscur sans reflets, retenant ses grondements. C’est l’instant que j’aime le mieux, quand tout est suspendu, comme en attente. Toujours le ciel très pur et vide, où passent les premiers oiseaux de mer, les fous, les cormorans, les frégates qui franchissent l’Anse aux Anglais et vont vers les îlots, au nord.
Ce sont les seuls êtres vivants que je vois ici depuis que je suis arrivé, à part quelques crabes de terre qui creusent leurs trous dans les dunes de l’estuaire, et les populations de minuscules crabes de mer qui courent sur la vase. Quand les oiseaux repassent au-dessus de la vallée, je sais que c’est la fin du jour. Il me semble que je connais chacun d’eux, et qu’eux aussi me connaissent, cette ridicule fourmi noire qui rampe au fond de la vallée.