Une femme en gunny est venue. C’est une vieille Indienne au visage desséché. Elle porte à boire aux travailleurs, du lait aigre qu’elle puise dans une marmite avec une écuelle de bois. Quand elle arrive près de moi, elle hésite, puis me tend l’écuelle. Le lait aigre rafraîchit ma gorge brûlée par la poussière.
Le dernier tombereau chargé de pierres s’éloigne. Au loin, le sifflement aigu de la chaudière annonce la fin du travail. Sans hâte, les hommes prennent leurs houes et s’en vont.
Quand j’arrive à la sucrerie, M. Pilling m’attend devant son bureau. Il regarde mon visage brûlé par le soleil, mes cheveux et mes hahits couverts de poussière. Comme je lui dis que je veux désormais travailler dans les champs, à la coupe, au défrichage, il m’interrompt sèchement :
« Vous êtes incapable de faire cela, et de toute façon, c’est impossible, jamais aucun Blanc ne travaille dans les champs. » Il ajoute, plus calmement : « Je considère que vous avez besoin de repos, et que vous venez de me donner votre démission. »
L’entretien est terminé. Je marche lentement sur la route de terre, déserte maintenant. Dans la lumière du soleil couchant, les champs de canne semblent aussi grands que la mer, et de loin en loin, les autres cheminées des sucreries sont pareilles à celles des paquebots.
C’est la rumeur de l’émeute qui m’attire à nouveau vers les terres chaudes, du côté de Yemen. Il paraît que les plantations brûlent, à Médine, à Walhalla, et que les hommes sans travail menacent les sucreries. C’est Laure qui m’annonce la nouvelle, sans hausser la voix pour ne pas inquiéter Mam. Je m’habille à la hâte. Malgré la pluie fine du matin, je sors vêtu de ma chemise militaire, sans veste, sans chapeau, pieds nus dans mes souliers. Quand j’arrive en haut du plateau, près des Trois Mamelles, le soleil brille sur l’étendue des champs. Je vois les colonnes de fumée qui montent des plantations, du côté de Yemen. Je compte quatre incendies, peut-être cinq.
Je commence à descendre la falaise, en coupant à travers les broussailles. Je pense à Ouma, qui est sans doute en bas. Je me souviens du jour où, avec Ferdinand, j’ai vu les Indiens enfourner le contremaître blanc dans le four à bagasse, et le silence de la foule quand il a disparu dans la bouche flamboyante du four.
Je suis à Yemen vers midi. Je suis trempé de sueur et couvert de poussière, le visage griffé par les broussailles. Les gens sont massés près de la sucrerie. Que se passe-t-il ? Les sirdars disent des choses contradictoires. Des nommes se sont enfuis vers Tamarin, après avoir mis le feu aux hangars. La police montée est à leur poursuite.
Où est Ouma ? Je m’approche des bâtiments de la raffinerie, entourés par la police qui m’interdit le passage. Dans la cour, gardés par des miliciens armés de fusils, des hommes et des femmes sont accroupis à l’ombre, les mains sur la nuque, en attendant qu’on décide de leur sort.
Alors je reprends ma course à travers la plantation, dans la direction de la mer. Si Ouma est ici, je suis sûr que c’est vers la mer qu’elle cherchera refuge. Non loin, au milieu des champs, une fumée lourde monte dans le ciel, et j’entends les cris des hommes qui luttent contre le feu. Quelque part, résonnent des coups de fusil, dans la profondeur des champs. Mais les cannes sont si hautes que je n’arrive pas à voir par-dessus les feuilles. Je cours à travers les cannes, sans savoir où je vais, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, écoutant les déflagrations des fusils. Tout à coup, je trébuche, je m’arrête, à bout de souffle. J’entends mon cœur vibrer dans mon corps, mes jambes tremblent. J’ai atteint les limites du domaine. Tout est silencieux, ici.
Je monte sur une pyramide de cailloux, je vois que les incendies sont déjà éteints. Seule une colonne de fumée claire monte dans le ciel, du côté de la sucrerie, indiquant que le four à bagasse s’est remis en marche.
Tout est fini, maintenant. Quand j’arrive sur la plage de sable noir, je reste immobile au milieu des troncs et des branches rejetés par la tempête. Je fais cela pour qu’Ouma me voit. La côte est déserte, sauvage comme la baie Anglaise. Je marche le long de la baie de Tamarin, dans la lumière du soleil couchant. Je suis sûr qu’Ouma m’a vu. Elle me suit sans faire de bruit, sans laisser de traces. Je ne dois pas chercher à la voir. C’est son jeu. Quand je lui ai parlé d’elle, une fois Laure m’a dit de sa voix moqueuse : « Yangue-catéra ! Elle t’a jeté un sort ! » Maintenant, je crois bien qu’elle a raison.
Il y a si longtemps que je n’étais venu ici. Il me semble que je marche sur mes traces, celles que j’ai laissées quand j’allais avec Denis voir le soleil glisser sous la mer.
A la nuit, je suis de l’autre côté de la rivière Tamarin. En face, je vois scintiller les lumières du village de pêcheurs. Les chauves-souris volent dans le ciel clair. La nuit est douce et calme. Pour la première fois depuis longtemps je me prépare à dormir à la belle étoile. Dans le sable noir des dunes, au pied des tamariniers, je fais mon lit, et je me couche, les mains sous la nuque. Je reste les yeux ouverts à regarder s’embellir le ciel. J’écoute le bruit doux de la rivière Tamarin qui se mêle à la mer.
Ensuite la lune apparaît. Elle avance au milieu du ciel, la mer brille sous elle. Alors je vois Ouma, assise non loin de moi dans le sable qui luit. Elle est assise comme elle fait toujours, les bras noués autour de ses jambes, son visage de profil. Mon cœur bat très fort, je tremble, de froid peut-être ? J’ai peur que ce ne soit qu’une illusion, qu’elle disparaisse. Le vent de la mer arrive sur nous, réveille le bruit de la mer. Alors Ouma s’approche de moi, elle me prend par la main. Comme autrefois, à l’Anse aux Anglais, elle enlève sa robe, elle marche vers la mer, sans m’attendre. Ensemble nous plongeons dans l’eau fraîche, nous nageons contre les vagues. Les longues lames qui viennent de l’autre bout du monde passent sur nous. Nous nageons longtemps dans la mer noire, sous la lune. Puis nous retournons au rivage. Ouma m’entraîne jusqu’à la rivière, où nous lavons le sel de notre corps et de nos cheveux, étendus sur les cailloux du lit. L’air du large nous fait frissonner, et nous parlons à voix basse, pour ne pas éveiller les chiens du voisinage. Comme autrefois, nous nous saupoudrons de sable noir, et nous attendons que le vent fasse glisser le sable en petits ruisseaux sur notre ventre, sur nos épaules. J’ai tant de choses à dire que je ne sais par où commencer. Ouma me parle elle aussi, elle raconte la mort qui est arrivée à Rodrigues, avec le typhus, la mort de sa mère sur le bateau qui emportait les réfugiés vers Port Louis. Elle me parle du camp de Ruisseau des Créoles, et des salines de la Rivière Noire, où elle a travaillé avec Sri. Comment a-t-elle su que j’étais à Yemen, par quel miracle ? « Ce n’est pas un miracle », dit Ouma. Sa voix est presque en colère tout à coup. « Chaque jour, chaque instant, je t’ai attendu, à Forest Side, ou j’allais à Port Louis, à Rempart Street. Quand tu es revenu de la guerre, j’avais tellement attendu que je pouvais attendre encore, et je t’ai suivi partout, jusqu’à Yemen. J’ai même travaillé dans les champs, jusqu’à ce que tu me voies. » Je ressens comme un vertige, et ma gorge se serre. Comment ai-je pu rester si longtemps sans comprendre ?
Maintenant, nous ne parlons plus. Nous restons allongés l’un contre l’autre, serrés très fort pour ne pas sentir le froid de la nuit. Nous écoutons la mer, et le vent dans les aiguilles des filaos, car rien d’autre n’existe au monde.