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Je suis au cœur de la vallée, maintenant, dans l’ombre des grands arbres, la nuit a déjà commencé. Le vent souffle de la mer, et j’entends le bruit des feuilles, ces passages invisibles, ces galops, ces danses. Jamais je ne suis allé si loin au cœur de Mananava. Tandis que j’avance dans l’ombre sous le ciel encore très clair, la forêt s’ouvre devant moi, sans limites. Autour de moi, sont les ébènes aux troncs lisses, les térébinthes, les colophanes, les figuiers sauvages, les sycomores. Mes pieds s’enfoncent dans le tapis de feuilles, je sens l’odeur fade de la terre, l’humidité du ciel. Je remonte le lit d’un torrent. En passant je cueille des brèdes songe, des goyaves rouges, des pistaches marron. Je ressens l’ivresse de cette liberté. N’est-ce pas ici que je devais venir, depuis toujours ? N’est-ce pas ce lieu que désignaient les plans du Corsaire inconnu, cette vallée oubliée des hommes, orientée selon le tracé de la constellation d’Argo ? Comme naguère à l’Anse aux Anglais, tandis que je marche entre les arbres, j’entends battre mon cœur. Je ressens cette évidence : je ne suis pas seul à Mananava. Quelque part, non loin de moi, quelqu’un marche dans la forêt, suit un chemin qui va rejoindre le mien. Quelqu’un se glisse sans bruit entre les feuilles, et je sens son regard sur moi, un regard qui traverse tout et m’éclaire. Bientôt je suis devant la falaise que le soleil éclaire encore. Je suis au-dessus de la forêt, près de la source des rivières, et je peux regarder les feuillages qui ondulent jusqu’à la mer. Le ciel est éblouissant, le soleil glisse sous l’horizon. Je vais dormir ici, tourné vers l’ouest, au milieu des blocs de lave chauds de lumière. Ce sera ma maison, d’où je verrai toujours la mer.

Alors je vois Ouma venir vers moi, de sa marche légère, sortie de la forêt. Au même moment, je vois apparaître les deux oiseaux blancs. Très haut dans le ciel sans couleur, ils planent dans le vent, ils tournent autour de Mananava. Est-ce qu’ils m’ont vu ? Silencieux, l’un à côté de l’autre, presque sans bouger leurs ailes, pareils à deux comètes blanches, ils regardent le halo du soleil sur l’horizon. Grâce à eux le monde s’est arrêté, le cours des astres s’est suspendu. Seuls leurs corps sont en mouvement dans le vent…

Ouma est près de moi. Je sens l’odeur de son corps, la chaleur de son corps. Je dis, très bas : « Regarde ! Ce sont eux que je voyais autrefois, ce sont eux !… » Leur vol les porte vers le mont Machabé, tandis que le ciel change, devient gris. D’un seul coup ils disparaissent derrière les montagnes, ils plongent vers la Rivière Noire, et c’est la nuit.

Nous avons rêvé des jours de bonheur, à Mananava, sans rien savoir des hommes. Nous avons vécu une vie sauvage, occupés seulement des arbres, des baies, des herbes, de l’eau des sources qui jaillit de la falaise rouge. Nous péchons des écrevisses dans un bras de la Rivière Noire, et près de l’estuaire, les crevettes, les crabes, sous les pierres plates. Je me souviens des histoires que racontait le vieux capt’n Cook, du singe Zako qui péchait les crevettes avec sa queue.

Ici, tout est simple. À l’aube, nous nous glissons dans la forêt frissonnante de rosée, pour faire cueillette de goyaves rouges, de merises, de prunes malgaches, de cœurs-de-bœuf, ou pour ramasser les brèdes songe, les chouchous sauvages, les margozes. Nous habitons sur les lieux où ont vécu les marrons, au temps du grand Sacalavou, au temps de Senghor. « Là, regarde ! C’étaient leurs champs. Ils gardaient là leurs cochons, leurs cabris, leurs poules. Ils faisaient pousser les fèves, les lentilles, l’igname, le maïs. » Ouma me montre les murets écroulés, les tas de galets recouverts par la broussaille. Contre une falaise de lave, un buisson d’épine cache l’entrée d’une caverne. Ouma m’apporte des fleurs odorantes. Elle les met dans sa lourde chevelure, derrière ses oreilles. « Fleurs cassi. »

Elle n’a jamais été aussi belle, avec ses cheveux noirs qui encadrent son visage lisse, son corps svelte dans sa robe de gunny délavée et rapiécée.

Alors je ne pense guère à l’or, je n’en ai plus l’envie. Ma bâtée est restée au bord du ruisseau, près de la source, et je cours la forêt en suivant Ouma. Mes vêtements sont déchirés par les branches, mes cheveux et ma barbe ont poussé comme ceux de Robinson. Avec des brins de vacoa, Ouma a tressé pour moi un chapeau, et je crois que personne ne pourrait me reconnaître dans cet accoutrement.

Plusieurs fois, nous sommes descendus jusqu’à l’embouchure de la Rivière Noire, mais Ouma a peur du monde, à causé de la révolte des gunnies. Nous sommes quand même allés à l’aube jusqu’à l’estuaire de Tamarin, et nous avons marché sur le sable noir. Alors tout est encore dans la brume de l’aube, et le vent qui souffle est froid. À demi cachés au milieu des vacoas, nous avons regardé la mer mauvaise, pleine de vagues qui jettent de l’écume. Il n’y a rien de plus beau au monde.

Quelquefois, Ouma va pêcher dans les eaux du lagon, du côté de la Tourelle, ou bien près des salines, pour voir son frère. Le soir, elle me rapporte le poisson et nous le faisons griller dans notre cachette près des sources.

Chaque soir, quand le soleil descend vers la mer, nous guettons, immobiles dans les rochers, l’arrivée des pailles-en-queue. Dans le ciel de lumière ils viennent très haut, en glissant lentement comme des astres. Ils ont fait leur nid en haut des falaises, du côté du mont Machabé. Ils sont si beaux, si blancs, ils planent si longtemps dans le ciel, sur le vent de la mer, que nous ne sentons plus la faim, ni la fatigue, ni l’inquiétude du lendemain. Est-ce qu’ils ne sont pas éternels ? Ouma dit que ce sont les deux oiseaux qui chantent les louanges de Dieu. Nous les guettons chaque jour, au crépuscule, parce qu’ils nous rendent heureux.

Pourtant, quand vient la nuit, je sens quelque chose qui trouble. Le beau visage d’Ouma, couleur de cuivre sombre, a une expression vide, comme si rien n’était réel autour de nous. Plusieurs fois, elle dit, à voix basse : « Un jour, je partirai… » « Où iras-tu ? » Mais elle ne dit rien d’autre.

Les saisons sont passées, un hiver, un été. Il y a si longtemps que je n’ai vu d’autres hommes ! Je ne sais comment c’était, avant, à Forest Side, à Port Louis. Mananava est immense. La seule personne qui me rattache au monde extérieur, c’est Laure. Quand je parle d’elle, Ouma dit : « Je voudrais bien la connaître. » Mais elle ajoute : « C’est impossible. » Je parle d’elle, je me souviens quand elle allait mendier de l’argent chez les riches, à Curepipe, à Floréal, pour les pauvresses, pour les damnés de la canne. Je parle des chiffons qu’elle allait chercher dans les belles maisons, pour fabriquer des suaires pour les vieilles Indiennes qui vont mourir. Ouma dit : « Tu dois retourner avec elle. » Sa voix est claire, et cela me trouble et me fait mal.

Cette nuit est froide et pure, une nuit d’hiver semblable à celles de Rodrigues, quand nous étions allongés dans le sable de l’Anse aux Anglais et que nous regardions le ciel se peupler d’étoiles.

Tout est silencieux, arrêté, le temps sur terre est celui de l’univers. Allongé sur le tapis de vacoas, enroulé avec Ouma dans la couverture de l’armée, je regarde les étoiles : Orion, à l’ouest, et serré contre la voile du navire Argo, le Grand Chien où brille Sirius, le soleil de la nuit. J’aime parler des étoiles (et je ne m’en prive pas), je dis leurs noms à haute voix, comme lorsque je les récitais à mon père, marchant dans l’Allée des Etoiles :

« Arcturus, Denebola, Bellatrix, Bételgeuse, Acomar, Antarès, Shaula, Altaïr, Andromède, Fomalhaut… »

Tout à coup, au-dessus de nous, sur la voûte céleste, glisse une pluie d’étoiles. De tous côtés, les traits de lumière rayent la nuit, puis s’éteignent, certains très brefs, d’autres si longs qu’ils restent marqués sur nos rétines. Nous nous sommes relevés pour mieux voir, la tête renversée en arrière, éblouis. Je sens le corps d’Ouma qui tremble contre le mien. Je veux la réchauffer, mais elle me repousse. En touchant son visage, je comprends qu’elle pleure. Puis elle court vers la forêt, elle se cache sous les arbres, pour ne plus voir les traits de feu qui emplissent le ciel. Quand je la rejoins, elle parle d’une voix rauque, pleine de colère et de fatigue. Elle parle du malheur et de la guerre qui doivent revenir, encore une fois, de la mort de sa mère, des manafs que l’on chasse de partout, qui doivent repartir maintenant. J’essaie de la calmer, je veux lui dire : mais ce ne sont que des aérolithes ! Je n’ose pas lui dire cela, et d’ailleurs, est-ce que ce sont vraiment des aérolithes ?