À travers les feuillages, je vois les étoiles filantes glisser silencieusement dans le ciel glacé, entraînant avec elles d’autres astres, d’autres soleils. La guerre va revenir, peut-être, le ciel va de nouveau s’éclairer de la lueur des bombes et des incendies.
Nous restons longtemps serrés l’un contre l’autre sous les arbres, à l’abri des signes de la destinée. Puis le ciel redevient calme, et les étoiles recommencent à briller. Ouma ne veut pas retourner parmi les rochers. Je l’enveloppe dans la couverture et je m’endors assis à côté d’elle, semblable à un veilleur inutile.
Ouma est partie. Sous l’auvent de branches où ruisselle le serein, il n’y a que la natte de vacoas où la marque de son corps déjà s’efface. Je veux croire qu’elle va revenir, et pour ne pas y penser, je vais jusqu’au ruisseau pour laver le sable dans ma battée. Les moustiques dansent autour de moi. Les martins volent et s’appellent de leurs cris ironiques. Par moments, dans l’épaisseur de la forêt, je crois voir la silhouette de la jeune femme, bondissant entre les buissons. Mais ce ne sont que des singes qui fuient quand je m’approche.
Chaque jour je l’attends, près de la source où nous allions nous baigner et chercher les goyaves rouges. Je l’attends en jouant de la harpe d’herbe, car c’est comme cela que nous étions convenus de nous parler. Je me rappelle les après-midi où j’attendais Denis, et j’entendais le signal qui grinçait au milieu des hautes herbes, un drôle d’insecte qui répétait : vini, vini, vini…
Mais ici, personne ne répond. La nuit vient, recouvre la vallée. Seuls surnagent les montagnes qui m’entourent, le Brise-Fer, le mont Machabé, et au loin, devant la mer de métal, le Morne. Le vent souffle avec la marée. Je me souviens de ce que disait Cook, quand le vent résonnait dans les gorges. Il disait : « Ecoute ! C’est Sacalavou qui gémit, parce que les Blancs l’ont poussé du haut de la montagne ! C’est la voix du grand Sacalavou ! » J’écoute la plainte, en regardant la lumière qui s’efface. Derrière moi les roches rouges de la falaise sont encore brûlantes, et au-dessous, s’étend la vallée avec toutes ses fumées. Il me semble à chaque instant que je vais entendre le bruit des pas d’Ouma dans la forêt, que je vais sentir l’odeur de son corps.
Les soldats anglais ont encerclé le camp des réfugiés, à la Rivière Noire. Depuis plusieurs jours, les rouleaux de fil de fer barbelé ont entouré le camp pour empêcher quiconque d’entrer ou de sortir. Ceux qui sont dans le camp, Rodriguais, Comoriens, gens de Diego Suarez, d’Agalega, coolies de l’Inde ou du Pakistan attendent d’être examinés. Ceux dont les papiers ne sont pas en règle devront retourner chez eux, dans leurs îles. C’est un soldat anglais qui m’apprend la nouvelle, quand je veux entrer dans le camp, pour chercher Ouma. Derrière lui, dans la poussière, entre les baraquements, je vois des enfants qui jouent au soleil. C’est la misère qui fait brûler les champs de canne, qui fait brûler la colère, qui enivre.
J’attends longtemps devant le camp, dans l’espoir de voir Ouma. Le soir, je ne veux pas retourner à Mananava. C’est dans les ruines de notre ancien domaine, au Boucan, que j’ai dormi, à l’abri de l’arbre chalta du bien et du mal. J’ai écouté avant de m’endormir les chants des crapauds-dans le ravin, et j’ai senti le vent de la mer se lever avec la lune, et les vagues courir jusque dans les champs d’herbe.
A l’aube, les hommes sont venus, avec un sirdar, et je me suis caché sous mon arbre au cas où ils viendraient pour moi. Mais ce n’est pas moi qu’ils cherchent. Ils portent les macchabées, ces lourdes pinces de fonte qui servent à déterrer les souches et les grosses pierres. Ils ont aussi des pics, des pioches, des haches. Avec eux vient un groupe de femmes en gunny, leurs houes en équilibre sur leur tête. Deux cavaliers les accompagnent, deux Blancs, ceux-là, je les reconnais à leur façon de commander. L’un d’eux est mon cousin Ferdinand, l’autre un Anglais que je ne connais pas, un field manager probablement. De ma cachette sous l’arbre, je ne peux pas entendre ce qu’ils disent, mais c’est facile à comprendre. Ce sont les derniers arpents de notre terre qu’on va défricher pour la canne. Je regarde tout cela avec indifférence. Je me souviens du désespoir que nous ressentions, tous, quand nous avons été chassés, et que nous allions lentement dans la voiture chargée de meubles et de malles, dans la poussière du grand chemin rectiligne. Je me souviens de la colère qui vibrait dans la voix de Laure, quand elle répétait, et déjà Mam ne protestait plus : « Je voudrais qu’il soit mort ! », en parlant de l’oncle Ludovic. Maintenant, c’est comme si tout cela concernait une autre vie. Les deux cavaliers sont partis, et de ma cachette, j’entends, atténués par le feuillage des arbres, les coups de pic dans la terre, le grincement des macchabées sur les rochers, et aussi le chant des Noirs, lent et triste, tandis qu’ils travaillent.
Quand le soleil est au zénith, je sens la faim, et je vais vers la forêt, à la recherche de goyaves et de pistaches marron. J’ai le cœur serré en pensant à Ouma dans la prison du camp, où elle a choisi de rejoindre son frère. Du haut de la colline, je vois les fumées qui montent du camp de la Rivière Noire.
C’est vers le soir que j’ai vu la poussière sur la route, le long convoi de camions qui va vers Port Louis. J’arrive au bord de la route quand passent les derniers camions. Sous les bâches entrouvertes à cause de la chaleur, j’aperçois des visages sombres, fatigués, tachés de poussière. Je comprends qu’on les emmène, qu’on emmène Ouma, n’importe où, ailleurs, pour les embarquer dans les cales d’un bateau, vers leurs pays, pour qu’ils ne demandent plus de l’eau, du riz, du travail, pour qu’ils ne mettent plus le feu aux champs des Blancs. J’ai couru un moment sur la route, dans la poussière qui recouvre tout » puis je me suis arrêté, à bout de souffle, brûlé par un point de côté. Autour de moi, des gens, des enfants me regardent sans comprendre.
Longtemps j’erre le long du rivage. Au-dessus de moi, il y a la Tourelle avec sa roche coupée, pareille à une vigie devant la mer. En grimpant à travers les broussailles, jusqu’à l’Étoile, je suis à l’endroit même où, il y a trente ans, j’ai vu venir le grand ouragan qui a détruit notre maison. Derrière moi, il y a l’horizon d’où viennent les nuages, les fumées, les traînées chargées d’éclairs et d’eau. Il me semble que c’est maintenant que j’entends vraiment le sifflement du vent, le bruit de la catastrophe qui est en marche.
Comment suis-je arrivé jusqu’à Port Louis ? J’ai marché au soleil jusqu’à l’épuisement, sur les traces des camions militaires. Je mangeais ce que je trouvais sur le bord du chemin, des cannes tombées des charrettes, un peu de riz, un bol de kir dans une hutte d’Indienne. J’évitais les villages, de peur des moqueries des enfants, ou par crainte de la police qui recherche encore les incendiaires. J’ai bu l’eau des mares, j’ai dormi dans les broussailles au bord du chemin, ou caché dans les dunes de la pointe aux Sables. La nuit, comme si j’étais encore avec Ouma, je me suis baigné dans la mer, pour rafraîchir mon corps brûlant de fièvre. J’ai nagé dans les vagues, très lentement, et c’était pareil au sommeil. Puis j’ai saupoudré mon corps de sable et j’ai attendu qu’il glisse en ruisseaux dans le vent.