– Vous êtes prête?
– Oui, vous me tuez. Vous avez raison, j’attends. Dixmer regarda Geneviève et tressaillit malgré lui; elle était sublime en ce moment: une auréole l’éclairait, la plus brillante de toutes, celle qui vient de l’amour.
– Je continue, reprit Dixmer. J’ai prévenu la reine; elle attend; cependant, selon toute probabilité, elle fera quelques objections, mais vous la forcerez.
– Bien, monsieur; donnez vos ordres, et je les exécuterai.
– Tout à l’heure, continua Dixmer, je vais heurter à la porte, Gilbert va ouvrir; avec ce poignard (Dixmer ouvrit son habit et montra, en le tirant à moitié du fourreau, un poignard à double tranchant); – avec ce poignard, je le tuerai.
Geneviève frissonna malgré elle.
Dixmer fit un signe de la main pour lui imposer l’attention.
– Au moment où je le frappe, continua-t-il, vous vous élancez dans la seconde chambre, dans celle où est la reine. Il n’y a pas de porte, vous le savez, seulement un paravent, et vous changez d’habits avec elle, tandis que je tue le second soldat. Alors je prends le bras de la reine, et je passe le guichet avec elle.
– Fort bien, dit froidement Geneviève.
– Vous comprenez? continua Dixmer; chaque soir on vous voit avec ce mantelet de taffetas noir qui cache ce visage. Mettez votre mantelet à Sa Majesté, et drapez-le comme vous avez l’habitude de le draper vous-même.
– Je le ferai ainsi que vous le dites, monsieur.
– Il me reste maintenant à vous pardonner et à vous remercier, madame, dit Dixmer. Geneviève secoua la tête avec un froid sourire.
– Je n’ai pas besoin de votre pardon, ni de votre merci, monsieur, dit-elle en étendant la main; ce que je fais, ou plutôt ce que je vais faire, effacerait un crime, et je n’ai commis qu’une faiblesse; et encore cette faiblesse, rappelez-vous votre conduite, monsieur, vous m’avez presque forcée à la commettre. Je m’éloignais de lui, et vous me repoussiez dans ses bras; de sorte que vous êtes l’instigateur, le juge et le vengeur. C’est donc à moi de vous pardonner ma mort, et je vous la pardonne. C’est donc à moi de vous remercier, monsieur, de m’ôter la vie, puisque la vie m’eût été insupportable séparée de l’homme que j’aime uniquement, depuis cette heure surtout où vous avez brisé par votre féroce vengeance tous les liens qui m’attachaient à lui.
Dixmer s’enfonçait les ongles dans la poitrine; il voulut répondre, la voix lui manqua.
Il fit quelques pas dans le greffe.
– L’heure passerait, dit-il enfin; toute seconde a son utilité. Allons, madame, êtes-vous prête?
– Je vous l’ai dit, monsieur, répondit Geneviève avec le calme des martyrs, j’attends!
Dixmer rassembla tous ses papiers, alla voir si les portes étaient bien closes, si personne ne pouvait entrer dans le greffe; puis il voulut réitérer ses instructions à sa femme.
– Inutile, monsieur, dit Geneviève, je sais parfaitement ce que j’ai à faire.
– Alors, adieu!
Et Dixmer lui tendit la main, comme si, à ce moment suprême, toute récrimination devait s’effacer devant la grandeur de la situation et la sublimité du sacrifice.
Geneviève, en frémissant, toucha du bout des doigts la main de son mari.
– Placez-vous près de moi, madame, dit Dixmer, et, aussitôt que j’aurai frappé Gilbert, passez.
– Je suis prête.
Alors, Dixmer serra dans sa main droite son large poignard, et, de la gauche, il heurta à la porte.
XLIV Les préparatifs du chevalier de Maison-Rouge
Pendant que la scène décrite dans le chapitre précédent se passait à la porte du greffe donnant dans la prison de la reine, ou plutôt dans la première chambre occupée par les deux gendarmes, d’autres préparatifs se faisaient au côté opposé, c’est-à-dire dans la cour des femmes.
Un homme apparaissait tout à coup comme une statue de pierre qui se serait détachée de la muraille. Cet homme était suivi de deux chiens, et, tout en fredonnant le Ça ira, chanson fort à la mode à cette époque, il avait, d’un coup de trousseau de clefs qu’il tenait à la main, raclé les cinq barreaux qui fermaient la fenêtre de la reine.
La reine avait tressailli d’abord; mais, reconnaissant la chose pour un signal, elle avait aussitôt ouvert doucement sa fenêtre et s’était mise à la besogne d’une main plus expérimentée qu’on n’aurait pu le croire, car plus d’une fois, dans l’atelier de serrurerie où son royal époux s’amusait autrefois à passer une partie de ses journées, elle avait de ses doigts délicats touché des instruments pareils à celui sur lequel, à cette heure, reposaient toutes ses chances de salut.
Dès que l’homme au trousseau de clefs entendit la fenêtre de la reine s’ouvrir, il alla frapper à celle des gendarmes.
– Ah! ah! dit Gilbert en regardant à travers les carreaux, c’est le citoyen Mardoche.
– Lui-même, répondit le guichetier. Eh bien, mais, il paraît que nous faisons bonne garde?
– Comme d’habitude, citoyen porte-clefs. Il me semble que vous ne nous trouvez pas souvent en défaut.
– Ah! dit Mardoche, c’est que cette nuit la vigilance est plus nécessaire que jamais.
– Bah! dit Duchesne, qui s’était approché.
– Certainement.
– Qu’y a-t-il donc?
– Ouvrez la fenêtre, et je vous conterai cela.
– Ouvre, dit Duchesne.
Gilbert ouvrit et échangea une poignée de main avec le porte-clefs, qui s’était déjà fait l’ami des deux gendarmes.
– Qu’y a-t-il donc, citoyen Mardoche? répéta Gilbert.
– Il y a que la séance de la Convention a été un peu chaude. L’avez-vous lue?
– Non. Que s’est-il donc passé?
– Ah! il s’est passé d’abord que le citoyen Hébert a découvert une chose.
– Laquelle?
– C’est que les conspirateurs que l’on croyait morts sont vivants et très vivants.
– Ah! oui, dit Gilbert: Delessart et Thierry; j’ai entendu parler de cela; ils sont en Angleterre, les gueux.
– Et le chevalier de Maison-Rouge? dit le porte-clefs en haussant la voix de manière à ce que la reine l’entendît.
– Comment! il est en Angleterre aussi, celui-là?
– Pas du tout, il est en France, continua Mardoche en soutenant sa voix au même diapason.
– Il est donc revenu?
– Il ne l’a pas quittée.