– En voilà un qui a du front! dit Duchesne.
– C’est comme cela qu’il est.
– Eh bien, on va tâcher de l’arrêter.
– Certainement, qu’on va tâcher de l’arrêter; mais ce n’est pas chose facile, à ce qu’il paraît aussi.
En ce moment, comme la lime de la reine grinçait si fortement sur les barreaux, que le porte-clefs craignait qu’on ne l’entendît, malgré les efforts qu’il faisait pour la couvrir, il appuya le talon sur la patte d’un de ses chiens, qui poussa un hurlement de douleur.
– Ah! pauvre bête! dit Gilbert.
– Bah! dit le porte-clefs, il n’avait qu’à mettre des sabots. Veux-tu te taire, Girondin, veux-tu te taire!
– Il s’appelle Girondin, ton chien, citoyen Mardoche?
– Oui, c’est un nom que je lui ai donné comme cela.
– Et tu disais donc, reprit Duchesne, qui, prisonnier lui-même, prenait aux nouvelles tout l’intérêt qu’y prennent les prisonniers, tu disais donc?
– Ah! c’est vrai, je disais qu’alors le citoyen Hébert, en voilà un patriote! je disais que le citoyen Hébert avait fait la motion de ramener l’Autrichienne au Temple.
– Et pourquoi cela?
– Dame! parce qu’il prétend qu’on ne l’a tirée du Temple que pour la soustraire à l’inspection immédiate de la Commune de Paris.
– Oh! et puis un peu aux tentatives de ce damné Maison-Rouge, dit Gilbert; il me semble que le souterrain existe.
– C’est aussi ce que lui a répondu le citoyen Santerre; mais Hébert a dit que, du moment où l’on était prévenu, il n’y avait plus de danger; qu’on pouvait, au Temple, garder Marie-Antoinette avec la moitié des précautions qu’il faut pour la garder ici, et, de fait, c’est que le Temple est une maison autrement ferme que la Conciergerie.
– Ma foi, dit Gilbert, moi, je voudrais qu’on la reconduisît au Temple.
– Je comprends, cela t’ennuie de la garder.
– Non, cela m’attriste.
Maison-Rouge toussa fortement; la lime faisait d’autant plus de bruit qu’elle mordait plus profondément le barreau de fer.
– Et qu’a-t-on décidé? demanda Duchesne quand la quinte du porte-clefs fut passée.
– Il a été décidé qu’elle resterait ici, mais que son procès lui serait fait immédiatement.
– Ah! pauvre femme! dit Gilbert.
Duchesne, dont l’oreille était plus fine sans doute que celle de son collègue, ou l’attention moins fortement captivée par le récit de Mardoche, se baissa pour écouter du côté du compartiment de gauche.
Le porte-clefs vit le mouvement.
– De sorte que, tu comprends, citoyen Duchesne, dit-il vivement, les tentatives des conspirateurs vont devenir d’autant plus désespérées qu’ils sauront avoir moins de temps devant eux pour les exécuter. On va doubler les gardes des prisons, attendu qu’il n’est question de rien moins que d’une irruption à force armée dans la Conciergerie; les conspirateurs tueraient tout, jusqu’à ce qu’ils pénétrassent jusqu’à la reine, jusqu’à la veuve Capet, veux-je dire.
– Ah bah! comment entreraient-ils, tes conspirateurs?
– Déguisés en patriotes, ils feraient semblant de recommencer un 2 Septembre, les gredins! et puis, une fois les portes ouvertes, bonsoir!
Il se fit un instant de silence occasionné par la stupeur des gendarmes.
Le porte-clefs entendit avec une joie mêlée de terreur la lime qui continuait de grincer. Neuf heures sonnèrent.
En même temps, on frappa à la porte du greffe; mais les deux gendarmes, préoccupés, ne répondirent point.
– Eh bien, nous veillerons, nous veillerons, dit Gilbert.
– Et, s’il le faut, nous mourrons à notre poste en vrais républicains, ajouta Duchesne.
«Elle doit avoir bientôt achevé», se dit à lui-même le porte-clefs en essuyant son front mouillé de sueur.
– Et vous, de votre côté, dit Gilbert, vous veillez, je présume; car on ne vous épargnerait pas plus que nous, si un événement comme celui que vous nous annoncez arrivait.
– Je crois bien, dit le porte-clefs; je passe les nuits à faire des rondes; aussi je suis sur les dents; vous autres, au moins, vous vous relayez, et vous pouvez dormir de deux nuits l’une.
En ce moment, on frappa une seconde fois à la porte du greffe. Mardoche tressaillit; tout événement, si minime qu’il fût, pouvait empêcher son projet de réussir.
– Qu’est-ce donc? demanda-t-il comme malgré lui.
– Rien, rien, dit Gilbert; c’est le greffier du ministère de la guerre qui s’en va et qui me prévient.
– Ah! fort bien, dit le porte-clefs.
Mais le greffier s’obstinait à frapper.
– Bon! bon! cria Gilbert sans quitter sa fenêtre. Bonsoir!… adieu!…
– Il me semble qu’il te parle, dit Duchesne en se retournant du côté de la porte. Réponds-lui donc…
On entendit alors la voix du greffier.
– Viens donc, citoyen gendarme, disait-il; je voudrais te parler un instant.
Cette voix, tout empreinte qu’elle paraissait être d’un sentiment d’émotion qui lui ôtait son accent habituel, fit dresser l’oreille au porte-clefs, qui crut la reconnaître.
– Que veux-tu donc, citoyen Durand? demanda Gilbert.
– Je veux te dire un mot.
– Eh bien, tu me le diras demain.
– Non, ce soir; il faut que je te parle ce soir, reprit la même voix.
– Oh! murmura le porte-clefs, que va-t-il donc se passer? C’est la voix de Dixmer.
Sinistre et vibrante, cette voix semblait emprunter quelque chose de funèbre à l’écho lointain du sombre corridor.
Duchesne se retourna.
– Allons, dit Gilbert, puisqu’il le veut absolument, j’y vais.
Et il se dirigea vers la porte.
Le porte-clefs profita de ce moment, pendant lequel l’attention des deux gendarmes était absorbée par une circonstance imprévue. Il courut à la fenêtre de la reine.
– Est-ce fait? dit-il.
– Je suis plus qu’à moitié, répondit la reine.
– Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il, hâtez-vous! hâtez-vous!
– Eh bien, citoyen Mardoche, dit Duchesne, qu’es-tu donc devenu?
– Me voilà, s’écria le porte-clefs en revenant vivement à la fenêtre du premier compartiment.
Au moment même, et comme il allait reprendre sa place, un cri terrible retentit dans la prison, puis une imprécation, puis le bruit d’un sabre qui jaillit du fourreau de métal.