– Ah! scélérat! ah! brigand! cria Gilbert.
Et le bruit d’une lutte se fit entendre dans le corridor.
En même temps, la porte s’ouvrit, découvrant aux yeux du guichetier deux ombres se colletant dans le guichet et donnant passage à une femme, qui, repoussant Duchesne, s’élança dans le compartiment de la reine.
Duchesne, sans s’inquiéter de cette femme, courait au secours de son camarade.
Le guichetier bondit vers l’autre fenêtre; il vit la femme aux genoux de la reine; elle priait, elle suppliait la prisonnière de changer d’habits avec elle.
Il se pencha avec des yeux flamboyants, cherchant à reconnaître cette femme qu’il craignait d’avoir déjà trop reconnue. Tout à coup il poussa un cri douloureux.
– Geneviève! Geneviève! s’écria-t-il.
La reine avait laissé tomber la lime et semblait anéantie. C’était encore une tentative avortée.
Le guichetier saisit des deux mains et secoua d’un effort suprême le barreau de fer entamé par la lime.
Mais la morsure de l’acier n’était pas assez profonde, le barreau résista.
Pendant ce temps, Dixmer était parvenu à refouler Gilbert dans la prison, et il allait y entrer avec lui, quand Duchesne, pesant sur la porte, parvint à la repousser.
Mais il ne put la fermer. Dixmer, désespéré, avait passé son bras entre la porte et la muraille.
Au bout de ce bras était le poignard, qui, émoussé par la boucle de cuivre du ceinturon, avait glissé le long de la poitrine du gendarme, ouvrant son habit et déchirant les chairs.
Les deux hommes s’encourageaient à réunir toutes leurs forces, et, en même temps, ils appelaient à l’aide.
Dixmer sentit que son bras allait se briser; il appuya son épaule contre la porte, donna une violente secousse et parvint à retirer son bras meurtri.
La porte se referma avec bruit; Duchesne poussa les verrous, tandis que Gilbert donnait un tour à la clef.
Un pas résonna rapide dans le corridor, puis tout fut fini. Les deux gendarmes se regardèrent et cherchèrent autour d’eux.
Ils entendirent le bruit que faisait le faux guichetier en essayant de briser le barreau.
Gilbert se précipita dans la prison de la reine; il trouva Geneviève à ses genoux et la suppliant de changer de costume avec elle.
Duchesne saisit sa carabine et courut à la fenêtre: il vit un homme pendu aux barreaux, qu’il secouait avec rage et qu’il essayait vainement d’escalader.
Il le mit en joue.
Le jeune homme vit le canon de la carabine se baisser vers lui.
– Oh! oui, dit-il, tue-moi; tue!
Et, sublime de désespoir, il élargit sa poitrine pour défier la balle.
– Chevalier, s’écria la reine, chevalier, je vous en supplie; vivez, vivez!
À la voix de Marie-Antoinette, Maison-Rouge tomba à genoux.
Le coup partit; mais ce mouvement le sauva, la balle passa au-dessus de sa tête.
Geneviève crut son ami tué et tomba sans connaissance sur le carreau.
Lorsque la fumée fut dissipée, il n’y avait plus personne dans la cour des femmes.
Dix minutes après, trente soldats, conduits par deux commissaires, fouillaient la Conciergerie dans ses plus inaccessibles retraites.
On ne trouva personne; le greffier avait passé calme et souriant devant le fauteuil du père Richard.
Quant au guichetier, il était sorti en criant:
– Alarme! alarme!
Le factionnaire avait voulu croiser la baïonnette contre lui; mais ses chiens avaient sauté au cou du factionnaire.
Il n’y eut que Geneviève qui fut arrêtée, interrogée, emprisonnée.
XLV Les recherches
Nous ne pouvons laisser plus longtemps dans l’oubli un des personnages principaux de cette histoire, celui qui, pendant que s’accomplissaient les événements accumulés dans le précédent chapitre, a souffert le plus de tous, et dont les souffrances méritaient le plus d’éveiller la sympathie de nos lecteurs.
Il faisait grand soleil dans la rue de la Monnaie, et les commères devisaient sur les portes aussi joyeusement que si, depuis dix mois, un nuage de sang ne semblait pas s’être arrêté sur la ville, lorsque Maurice revint avec le cabriolet qu’il avait promis d’amener.
Il laissa la bride de son cheval aux mains d’un décrotteur du parvis Saint-Eustache, et monta, le cœur rempli de joie, les marches de son escalier.
C’est un sentiment vivifiant que l’amour: il sait animer des cœurs morts à toute sensation; il peuple les déserts, il suscite aux yeux le fantôme de l’objet aimé; il fait que la voix qui chante dans l’âme de l’amant lui montre la création tout entière éclairée par le jour lumineux de l’espérance et du bonheur, et, comme, en même temps que c’est un sentiment expansif, c’est encore un sentiment égoïste, il aveugle celui qui aime pour tout ce qui n’est pas l’objet aimé.
Maurice ne vit pas ces femmes, Maurice n’entendit pas leurs commentaires; il ne voyait que Geneviève faisant les préparatifs d’un départ qui allait leur donner un bonheur durable; il n’entendait que Geneviève chantonnant distraitement sa petite chanson habituelle, et cette petite chanson bourdonnait si gracieusement à son oreille, qu’il eût juré entendre les différentes modulations de sa voix mêlées au bruit d’une serrure que l’on ferme.
Sur le palier, Maurice s’arrêta; la porte était entr’ouverte: l’habitude était qu’elle fût constamment fermée, et cette circonstance étonna Maurice. Il regarda tout autour de lui pour voir s’il n’apercevrait pas Geneviève dans le corridor; Geneviève n’y était pas. Il entra, traversa l’antichambre, la salle à manger, le salon; il visita la chambre à coucher. Antichambre, salle à manger, salon, chambre à coucher étaient solitaires. Il appela, personne ne répondit.
L’officieux était sorti, comme on sait; Maurice pensa qu’en son absence Geneviève avait eu besoin de quelque corde pour ficeler ses malles, ou de quelques provisions de voyage pour garnir la voiture, et qu’elle était descendue acheter ces objets. L’imprudence lui parut forte; mais, quoique l’inquiétude commençât à le gagner, il ne se douta encore de rien.
Maurice attendit donc en se promenant de long en large, et en se penchant de temps en temps hors de la fenêtre, par l’entrebâillement de laquelle passaient des bouffées d’air chargées de pluie.
Bientôt Maurice crut entendre un pas dans l’escalier; il écouta; ce n’était pas celui de Geneviève; il ne courut pas moins jusqu’au palier, se pencha sur la rampe et reconnut l’officieux, qui montait les degrés avec l’insouciance habituelle aux domestiques.