– Scévola! s’écria-t-il.
L’officieux leva la tête.
– Ah! c’est vous, citoyen!
– Oui, c’est moi: mais où est donc la citoyenne?
– La citoyenne? demanda Scévola étonné en montant toujours.
– Sans doute. L’as-tu vue en bas?
– Non.
– Alors, redescends. Demande au concierge et informe-toi chez les voisins.
– À l’instant même.
Scévola redescendit.
– Plus vite, donc! plus vite! cria Maurice; ne vois-tu pas que je suis sur des charbons ardents?
Maurice attendit cinq ou six minutes sur l’escalier; puis, ne voyant point reparaître Scévola, il entra dans l’appartement et se pencha de nouveau hors de la fenêtre; il vit Scévola entrer dans deux ou trois boutiques et sortir sans avoir rien appris de nouveau.
Impatienté, il l’appela.
L’officieux leva la tête et vit à la fenêtre son maître impatient.
Maurice lui fit signe de remonter.
– C’est impossible qu’elle soit sortie, se dit Maurice.
Et il appela de nouveau:
– Geneviève! Geneviève!
Tout était mort. La chambre solitaire semblait même n’avoir plus d’écho.
Scévola reparut.
– Eh bien, le concierge est le seul qui l’ait vue.
– Le concierge l’a vue?
– Oui; les voisins n’en ont pas entendu parler.
– Le concierge l’a vue, dis-tu? Comment cela?
– Il l’a vue sortir.
– Elle est donc sortie?
– Il paraît.
– Seule? Il est impossible que Geneviève soit sortie seule.
– Elle n’était pas seule, citoyen, elle était avec un homme.
– Comment! avec un homme?
– À ce que dit le citoyen concierge, du moins.
– Va le chercher, il faut que je sache quel est cet homme.
Scévola fit deux pas vers la porte; puis, se retournant:
– Attendez donc, dit-il en paraissant réfléchir.
– Quoi? que veux-tu? Parle, tu me fais mourir.
– C’est peut-être avec l’homme qui a couru après moi.
– Un homme a couru après toi?
– Oui.
– Pourquoi faire?
– Pour me demander la clef de votre part.
– Quelle clef, malheureux? Mais parle donc, parle donc!
– La clef de l’appartement.
– Tu as donné la clef de l’appartement à un étranger? s’écria Maurice en saisissant des deux mains l’officieux au collet.
– Mais ce n’était pas un étranger, monsieur, puisque c’était un de vos amis.
– Ah! oui, un de mes amis? Bon, c’est Lorin, sans doute. C’est cela, elle sera sortie avec Lorin.
Et Maurice, souriant dans sa pâleur, passa son mouchoir sur son front mouillé de sueur.
– Non, non, non, monsieur, ce n’est pas lui, dit Scévola. Pardieu! je connais bien M. Lorin, peut-être.
– Mais qui est-ce donc, alors?
– Vous savez bien, citoyen, c’est cet homme, celui qui est venu un jour…
– Quel jour?
– Le jour où vous étiez si triste, qui vous a emmené et qu’ensuite vous êtes revenu si gai…
Scévola avait remarqué toutes ces choses.
Maurice le regarda d’un air effaré; un frisson courut par tous ses membres; puis, après un long silence:
– Dixmer? s’écria-t-il.
– Ma foi, oui, je crois que c’est cela, citoyen, dit l’officieux.
Maurice chancela et alla tomber à reculons sur un fauteuil
Ses yeux se voilèrent.
– Oh! mon Dieu! murmura-t-il.
Puis, en se rouvrant, ses yeux se portèrent sur le bouquet de violettes oublié, ou plutôt laissé par Geneviève.
Il se précipita dessus, le prit, le baisa; puis, remarquant l’endroit où il était déposé:
– Plus de doute, dit-il; ces violettes… c’est son dernier adieu!
Alors Maurice se retourna; et seulement alors il remarqua que la malle était à moitié pleine, que le reste du linge était à terre ou dans l’armoire entr’ouverte.
Sans doute le linge qui était à terre était tombé des mains de Geneviève à l’apparition de Dixmer.
De ce moment il s’expliqua tout. La scène surgit vivante et terrible à ses yeux, entre ces quatre murs témoins naguère de tant de bonheur.
Jusque-là, Maurice était resté abattu, écrasé. Le réveil fut affreux, la colère du jeune homme effrayante.
Il se leva, ferma la fenêtre restée entr’ouverte, prit sur le haut de son secrétaire deux pistolets tout chargés pour le voyage, en examina l’amorce, et, voyant que l’amorce était en bon état, il mit les pistolets dans sa poche.
Puis il glissa dans sa bourse deux rouleaux de louis, que, malgré son patriotisme, il avait jugé prudent de garder au fond d’un tiroir, et, prenant à la main son sabre dans le fourreau:
– Scévola, dit-il, tu m’es attaché, je crois; tu as servi mon père et moi depuis quinze ans.
– Oui, citoyen, reprit l’officieux saisi d’effroi à l’aspect de cette pâleur marbrée et de ce tremblement nerveux que jamais il n’avait remarqué dans son maître, qui passait à bon droit pour le plus intrépide et le plus vigoureux des hommes; oui, que m’ordonnez-vous?
– Écoute! si cette dame qui demeurait ici…
Il s’interrompit; sa voix tremblait si fort en prononçant ces mots, qu’il ne put continuer.
– Si elle revient, reprit-il au bout d’un instant, reçois-la; ferme la porte derrière elle; prends cette carabine, place-toi sur l’escalier, et, sur ta tête, sur ta vie, sur ton âme, ne laisse entrer personne; si l’on veut forcer la porte, défends-la; frappe! tue! tue! et ne crains rien, Scévola, je prends tout sur moi.
L’accent du jeune homme, sa véhémente confiance électrisèrent Scévola.
– Non seulement je tuerai, dit-il, mais encore je me ferai tuer pour la citoyenne Geneviève.
– Merci… Maintenant, écoute. Cet appartement m’est odieux, et je ne veux pas remonter ici que je ne l’aie retrouvée. Si elle a pu s’échapper, si elle est revenue, place sur ta fenêtre le grand vase du Japon avec les reines-marguerites qu’elle aimait tant. Voilà pour le jour. La nuit, mets une lanterne. Chaque fois que je passerai au bout de la rue, je serai informé; tant que je ne verrai ni lanterne ni vase, je continuerai mes recherches.