– Oh! monsieur, soyez prudent! soyez prudent! s’écria Scévola.
Maurice ne répondit même pas; il s’élança hors de la chambre, descendit l’escalier comme s’il eût eu des ailes, et courut chez Lorin.
Il serait difficile d’exprimer la stupéfaction, la colère, la rage du digne poète lorsqu’il apprit cette nouvelle; autant vaudrait recommencer les touchantes élégies que devait inspirer Oreste à Pylade.
– Ainsi tu ne sais où elle est? ne cessait-il de répéter.
– Perdue, disparue! hurlait Maurice dans un paroxysme de désespoir; il l’a tuée, Lorin, il l’a tuée!
– Eh! non, mon cher ami; non, mon bon Maurice, il ne l’a pas tuée; non, ce n’est pas après tant de jours de réflexion qu’on assassine une femme comme Geneviève; non, s’il l’avait tuée, il l’eût tuée sur la place, et il eût, en signe de sa vengeance, laissé le corps chez toi. Non, vois-tu, il s’est enfui avec elle, trop heureux d’avoir retrouvé son trésor.
– Tu ne le connais pas, Lorin, tu ne le connais pas, disait Maurice; cet homme avait quelque chose de funeste dans le regard.
– Mais non, tu te trompes; il m’a toujours fait l’effet d’un brave homme, à moi. Il l’a prise pour la sacrifier. Il se fera arrêter avec elle; on les tuera ensemble. Ah! voilà où est le danger, disait Lorin.
Et ces paroles redoublaient le délire de Maurice.
– Je la retrouverai! je la retrouverai, ou je mourrai! s’écriait-il.
– Oh! quant à cela, il est certain que nous la retrouverons, dit Lorin; seulement, calme-toi. Voyons, Maurice, mon bon Maurice, crois-moi, on cherche mal quand on ne réfléchit pas; on réfléchit mal quand on s’agite comme tu fais.
– Adieu, Lorin, adieu!
– Que fais-tu donc?
– Je m’en vais.
– Tu me quittes? pourquoi cela?
– Parce que cela ne regarde que moi seul; parce que moi seul dois risquer ma vie pour sauver celle de Geneviève.
– Tu veux mourir?
– J’affronterai tout: je veux aller trouver le président du comité de surveillance, je veux parler à Hébert, à Danton, à Robespierre; j’avouerai tout, mais il faut qu’on me la rende.
– C’est bien, dit Lorin.
Et, sans ajouter un mot, il se leva, ajusta son ceinturon, se coiffa du chapeau d’uniforme, et, comme avait fait Maurice, il prit deux pistolets chargés qu’il mit dans ses poches.
– Partons, ajouta-t-il simplement.
– Mais tu te compromets! s’écria Maurice.
– Eh bien, après?
Il faut, mon cher, quand la pièce est finie,
S’en retourner en bonne compagnie.
– Où allons-nous chercher d’abord? dit Maurice.
– Cherchons d’abord dans l’ancien quartier, tu sais? vieille rue Saint-Jacques; puis guettons le Maison-Rouge; où il sera, sera sans doute Dixmer; puis rapprochons-nous des maisons de la Vieille-Corderie. Tu sais que l’on parle de transférer Antoinette au Temple! Crois-moi, des hommes comme ceux-là ne perdront qu’au dernier moment l’espoir de la sauver.
– Oui, répéta Maurice, en effet, tu as raison… Maison-Rouge, crois-tu donc qu’il soit à Paris?
– Dixmer y est bien.
– C’est vrai, c’est vrai; ils se sont réunis, dit Maurice, à qui de vagues lueurs venaient de rendre un peu de raison.
Alors, et à partir de ce moment, les deux amis se mirent à chercher; mais ce fut en vain. Paris est grand, et son ombre est épaisse. Jamais gouffre n’a su receler plus obscurément le secret que le crime ou le malheur lui confie.
Cent fois Lorin et Maurice passèrent sur la place de Grève, cent fois ils effleurèrent la petite maison dans laquelle vivait Geneviève, surveillée sans relâche par Dixmer, comme les prêtres d’autrefois surveillaient la victime destinée au sacrifice.
De son côté, se voyant destinée à périr, Geneviève, comme toutes les âmes généreuses, accepta le sacrifice et voulut mourir sans bruit; d’ailleurs, elle redoutait moins encore pour Dixmer que pour la cause de la reine une publicité que Maurice n’eût pas manqué de donner à sa vengeance.
Elle garda donc un silence aussi profond que si la mort eût déjà fermé sa bouche.
Cependant, sans en rien dire à Lorin, Maurice avait été supplier les membres du terrible comité de Salut public; et Lorin, sans en parler à Maurice, s’était, de son côté, dévoué aux mêmes démarches.
Aussi, le même jour, une croix rouge fut tracée par Fouquier-Tinville à côté de leurs noms, et le mot SUSPECTS les réunit dans une sanglante accolade.
XLVI Le jugement
Le vingt-troisième jour du mois de l’an II de la République française une et indivisible, correspondant au 14 octobre 1793, vieux style, comme on disait alors, une foule curieuse envahissait dès le matin les tribunes de la salle où se tenaient les séances révolutionnaires.
Les couloirs du palais, les avenues de la Conciergerie débordaient de spectateurs avides et impatients, qui se transmettaient les uns aux autres les bruits et les passions, comme les flots se transmettent leurs mugissements et leur écume.
Malgré la curiosité avec laquelle chaque spectateur s’agitait, et peut-être même à cause de cette curiosité, chaque flot de cette mer, agité, pressé entre deux barrières, la barrière extérieure qui le poussait, la barrière intérieure qui le repoussait, gardait dans ce flux et ce reflux la même place à peu près qu’il avait prise. Mais aussi les mieux placés avaient compris qu’il fallait qu’ils se fissent pardonner leur bonheur; et ils tendaient à ce but en racontant à leurs voisins, moins bien placés qu’eux, lesquels transmettaient aux autres les paroles primitives, ce qu’ils voyaient et ce qu’ils entendaient.
Mais, près de la porte du tribunal, un groupe d’hommes entassés se disputaient rudement dix lignes d’espace en largeur ou en hauteur; car dix lignes en largeur, c’était assez pour voir entre deux épaules un coin de la salle et la figure des juges; car dix lignes en hauteur, c’était assez pour voir par-dessus une tête toute la salle et la figure de l’accusée.
Malheureusement, ce passage d’un couloir à la salle, ce défilé si étroit, un homme l’occupait presque entièrement avec ses larges épaules et ses bras disposés en arcs-boutants, qui étayaient toute la foule vacillante et prête à crouler dans la salle, si le rempart de chair était venu à lui manquer.
Cet homme inébranlable au seuil du tribunal était jeune et beau, et, à chaque secousse plus vive que lui imprimait la foule, il secouait comme une crinière son épaisse chevelure, sous laquelle brillait un regard sombre et résolu. Puis, lorsque, du regard et du mouvement, il avait repoussé la foule, dont il arrêtait, môle vivant, les opiniâtres attaques, il retombait dans son attentive immobilité.