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Geneviève comprit, par cette seule vue, la raison de sa tristesse à elle-même. Elle se dit qu’il en était des fleurs comme de certaines amitiés que l’on nourrit, que l’on cultive avec passion, et qui, alors, font épanouir le cœur; puis, un matin, un caprice ou un malheur coupe l’amitié par sa racine, et le cœur que cette amitié ravivait se resserre, languissant et flétri.

La jeune femme, alors, sentit l’angoisse affreuse de son cœur; le sentiment qu’elle avait voulu combattre, et qu’elle avait espéré vaincre, se débattait au fond de sa pensée, plus que jamais, criant qu’il ne mourrait qu’avec ce cœur; alors elle eut un moment de désespoir, car elle sentait que la lutte lui devenait de plus en plus impossible; elle pencha doucement la tête, baisa un de ces boutons flétris et pleura.

Son mari entra chez elle juste au moment où elle essuyait ses yeux.

Mais, de son côté, Dixmer était tellement préoccupé par ses propres pensées, qu’il ne devina point cette crise douloureuse que venait d’éprouver sa femme, et il ne fit point attention à la rougeur dénonciatrice de ses paupières.

Il est vrai que Geneviève, en apercevant son mari, se leva vivement, et, courant à lui de façon à tourner le dos à la fenêtre, dans la demi-teinte:

– Eh bien? dit-elle.

– Eh bien, rien de nouveau; impossible d’approcher d’elle, impossible de lui faire rien passer; impossible même de la voir.

– Quoi! s’écria Geneviève, avec tout ce bruit qu’il y a eu dans Paris?

– Eh! c’est justement ce bruit qui a redoublé la défiance des surveillants; on a craint qu’on ne profitât de l’agitation générale pour faire quelque tentative sur le Temple, et, au moment où Sa Majesté allait monter sur la plate-forme, l’ordre a été donné par Santerre de ne laisser sortir ni la reine, ni Madame Élisabeth, ni madame Royale.

– Pauvre chevalier, il a dû être bien contrarié?

– Il était au désespoir, quand il a vu cette chance nous échapper. Il a pâli au point que je l’ai entraîné de peur qu’il ne se trahît.

– Mais, demanda timidement Geneviève, il n’y avait donc au Temple aucun municipal de votre connaissance?

– Il devait y en avoir un, mais il n’est point venu.

– Lequel?

– Le citoyen Maurice Lindey, dit Dixmer d’un ton qu’il s’efforçait de rendre indifférent.

– Et pourquoi n’est-il pas venu? demanda Geneviève en faisant, de son côté, le même effort sur elle-même.

– Il était malade.

– Malade, lui?

– Oui, et assez gravement même. Patriote, comme vous le connaissez, il a été forcé de céder son tour à un autre.

» Oh! mon Dieu! y eût-il été, Geneviève, reprit Dixmer, vous comprenez, maintenant, que c’eût été la même chose. Brouillés comme nous le sommes, peut-être eût-il évité de me parler.

– Je crois, mon ami, dit Geneviève, que vous vous exagérez la gravité de la situation. M. Maurice peut avoir le caprice de ne plus venir ici, quelques raisons futiles de ne plus nous voir; mais il n’est point, pour cela, notre ennemi. La froideur n’exclut pas la politesse, et, en vous voyant venir à lui, je suis certaine qu’il eût fait la moitié du chemin.

– Geneviève, dit Dixmer, pour ce que nous attendions de Maurice, il faudrait plus que de la politesse, et ce n’était point trop d’une amitié réelle et profonde. Cette amitié est brisée; il n’y a donc plus d’espoir de ce côté-là.

Et Dixmer poussa un profond soupir, tandis que son front, d’ordinaire si calme, se plissait tristement.

– Mais, dit timidement Geneviève, si vous croyez M. Maurice si nécessaire à vos projets…

– C’est-à-dire, répondit Dixmer, que je désespère de les voir réussir sans lui.

– Eh bien, alors, pourquoi ne tentez-vous pas une nouvelle démarche auprès du citoyen Lindey?

Il lui semblait qu’en appelant le jeune homme par son nom de famille, l’intonation de sa voix était moins tendre que lorsqu’elle l’appelait par son nom de baptême.

– Non, répondit Dixmer en secouant la tête, non, j’ai fait tout ce que je pouvais faire: une nouvelle démarche semblerait singulière et éveillerait nécessairement ses soupçons; non, et puis, voyez-vous, Geneviève, je vois plus loin que vous dans toute cette affaire: il y a une plaie au fond du cœur de Maurice.

– Une plaie? demanda Geneviève fort émue. Eh! mon Dieu! que voulez-vous dire? Parlez, mon ami.

– Je veux dire, et vous en êtes convaincue comme moi, Geneviève, qu’il y a dans notre rupture avec le citoyen Lindey plus qu’un caprice.

– Et à quoi donc alors attribuez-vous cette rupture?

– À l’orgueil, peut-être, dit vivement Dixmer.

– À l’orgueil?…

– Oui, il nous faisait honneur, à son avis du moins, ce bon bourgeois de Paris, ce demi-aristocrate de robe, conservant ses susceptibilités sous son patriotisme; il nous faisait honneur, ce républicain tout-puissant dans sa section, dans son club, dans sa municipalité, en accordant son amitié à des fabricants de pelleteries. Peut-être avons-nous fait trop peu d’avances, peut-être nous sommes-nous oubliés.

– Mais, reprit Geneviève, si nous lui avons fait trop peu d’avances, si nous nous sommes oubliés, il me semble que la démarche que vous avez faite rachetait tout cela.

– Oui, en supposant que le tort vînt de moi; mais si, au contraire, le tort venait de vous?

– De moi! Et comment voulez-vous, mon ami, que j’aie eu un tort envers M. Maurice? dit Geneviève étonnée.

– Eh! qui sait, avec un pareil caractère? Ne l’avez-vous pas vous-même, et la première, accusé de caprice? Tenez, j’en reviens à ma première idée, Geneviève, vous avez eu tort de ne pas écrire à Maurice.

– Moi! s’écria Geneviève, y pensez-vous?

– Non seulement j’y pense, dit Dixmer, mais encore, depuis trois semaines que dure cette rupture, j’y ai beaucoup pensé.

– Et…? demanda timidement Geneviève.

– Et je regarde cette démarche comme indispensable.

– Oh! s’écria Geneviève, non, non, Dixmer, n’exigez point cela de moi.

– Vous savez, Geneviève, que je n’exige jamais rien de vous; je vous prie seulement. Eh bien, entendez-vous? je vous prie d’écrire au citoyen Maurice.

– Mais…, fit Geneviève.

– Écoutez, reprit Dixmer en l’interrompant: ou il y a entre vous et Maurice de graves sujets de querelle, car, quant à moi, il ne s’est jamais plaint de mes procédés, ou votre brouille avec lui résulte de quelque enfantillage.