– Gageons, répondit Maurice en souriant avec ironie, gageons que, si Dixmer dîne dehors, Morand ne s’est pas absenté, lui. Ah! voilà ce qu’il faut m’opposer, Geneviève, pour m’empêcher de vous aimer; car tant que ce Morand sera là, à vos côtés, ne vous quittant pas d’une seconde, continua-t-il avec mépris, oh! non, non, je ne vous aimerai pas, ou, du moins, je ne m’avouerai pas que je vous aime.
– Et moi, s’écria Geneviève poussée à bout par cette éternelle suspicion, en étreignant le bras du jeune homme avec une sorte de frénésie, moi, je vous jure, entendez-vous bien, Maurice, et que cela soit dit une fois pour toutes, que cela soit dit pour n’y plus revenir jamais, je vous jure que Morand ne m’a jamais adressé un seul mot d’amour, que jamais Morand ne m’a aimée, que jamais Morand ne m’aimera; je vous le jure sur mon honneur, je vous le jure sur l’âme de ma mère.
– Hélas! hélas! s’écria Maurice, que je voudrais donc vous croire!
– Oh! croyez-moi, pauvre fou! dit-elle avec un sourire qui, pour tout autre qu’un jaloux, eût été un aveu charmant. Croyez-moi; d’ailleurs, en voulez-vous savoir davantage? Eh bien, Morand aime une femme devant laquelle s’effacent toutes les femmes de la terre, comme les fleurs des champs s’effacent devant les étoiles du ciel.
– Et quelle femme, demanda Maurice, peut donc effacer ainsi les autres femmes, quand au nombre de ces femmes se trouve Geneviève?
– Celle qu’on aime, reprit en souriant Geneviève, n’est-elle pas toujours, dites-moi, le chef-d’œuvre de la création?
– Alors, dit Maurice, si vous ne m’aimez pas, Geneviève…
La jeune femme attendit avec anxiété la fin de la phrase.
– Si vous ne m’aimez pas, continua Maurice, pouvez-vous me jurer au moins de n’en jamais aimer d’autre?
– Oh! pour cela, Maurice, je vous le jure et de grand cœur, s’écria Geneviève, enchantée que Maurice lui offrît lui-même cette transaction avec sa conscience.
Maurice saisit les deux mains que Geneviève élevait au ciel, et les couvrit de baisers ardents.
– Eh bien, à présent, dit-il, je serai bon, facile, confiant; à présent, je serai généreux. Je veux vous sourire, je veux être heureux.
– Et vous n’en demanderez point davantage?
– Je tâcherai.
– Maintenant, dit Geneviève, je pense qu’il est inutile qu’on vous tienne ce cheval en main. La section attendra.
– Oh! Geneviève, je voudrais que le monde tout entier attendît et pouvoir le faire attendre pour vous.
On entendit des pas dans la cour.
– On vient nous annoncer que nous sommes servis, dit Geneviève.
Ils se serrèrent la main furtivement.
C’était Morand qui venait annoncer qu’on n’attendait, pour se mettre à table, que Maurice et Geneviève.
Lui aussi s’était fait beau pour ce dîner du dimanche.
XIX La demande
Morand, paré avec cette recherche, n’était point une petite curiosité pour Maurice.
Le muscadin le plus raffiné n’eût point trouvé un reproche à faire au nœud de sa cravate, aux plis de ses bottes, à la finesse de son linge.
Mais, il faut l’avouer, c’étaient toujours les mêmes cheveux et les mêmes lunettes.
Il sembla alors à Maurice, tant le serment de Geneviève l’avait rassuré, qu’il voyait pour la première fois ces cheveux et ces lunettes sous leur véritable jour.
– Du diable, se dit Maurice en allant à sa rencontre, du diable si jamais maintenant je suis jaloux de toi, excellent citoyen Morand! Mets, si tu veux, tous les jours ton habit gorge de pigeon des décadis, et fais-toi faire pour les décadis un habit de drap d’or. À compter d’aujourd’hui, je promets de ne plus voir que tes cheveux et tes lunettes, et surtout de ne plus t’accuser d’aimer Geneviève.
On comprend combien la poignée de main donnée au citoyen Morand, à la suite de ce soliloque, fut plus franche et plus cordiale que celle qu’il lui donnait habituellement.
Contre l’habitude, le dîner se passait en petit comité. Trois couverts seulement étaient mis à une table étroite. Maurice comprit que, sous la table, il pourrait rencontrer le pied de Geneviève; le pied continuerait la phrase muette et amoureuse commencée par la main.
On s’assit. Maurice voyait Geneviève de biais; elle était entre le jour et lui; ses cheveux noirs avaient un reflet bleu comme l’aile du corbeau; son teint étincelait, son œil était humide d’amour.
Maurice chercha et rencontra le pied de Geneviève. Au premier contact dont il cherchait le reflet sur son visage, il la vit à la fois rougir et pâlir; mais le petit pied demeura paisiblement sous la table, endormi entre les deux siens.
Avec son habit gorge-de-pigeon, Morand semblait avoir repris son esprit du décadi, cet esprit brillant que Maurice avait vu quelquefois jaillir des lèvres de cette homme étrange, et qu’eût si bien accompagné sans doute la flamme de ses yeux, si des lunettes vertes n’eussent point éteint cette flamme.
Il dit mille folies sans jamais rire: ce qui faisait la force de plaisanterie de Morand, ce qui donnait un charme étrange à ses saillies, c’était son imperturbable sérieux. Ce marchand qui avait tant voyagé pour le commerce de peaux de toute espèce, depuis les peaux de panthère jusqu’aux peaux de lapin, ce chimiste aux bras rouges connaissait l’Égypte comme Hérodote, l’Afrique comme Levaillant, et l’Opéra et les boudoirs comme un muscadin.
– Mais le diable m’emporte! citoyen Morand, dit Maurice, vous êtes non seulement un sachant, mais encore un savant.
– Oh! j’ai beaucoup vu et surtout beaucoup lu, dit Morand; puis ne faut-il pas que je me prépare un peu à la vie de plaisir que je compte embrasser dès que j’aurai fait ma fortune? Il est temps, citoyen Maurice, il est temps!
– Bah! dit Maurice, vous parlez comme un vieillard; quel âge avez-vous donc?
Morand se retourna en tressaillant à cette question, toute naturelle qu’elle était.
– J’ai trente-huit ans, dit-il. Ah! voilà ce que c’est que d’être un savant, comme vous dites, on n’a plus d’âge.
Geneviève se mit à rire; Maurice fit chorus; Morand se contenta de sourire.
– Alors vous avez beaucoup voyagé? demanda Maurice en resserrant entre les siens le pied de Geneviève, qui tendait imperceptiblement à se dégager.
– Une partie de ma jeunesse, répondit Morand, s’est écoulée à l’étranger.
– Beaucoup vu! pardon, c’est observé que je devrais dire, reprit Maurice; car un homme comme vous ne peut voir sans observer.