– Ma foi, oui, beaucoup vu, reprit Morand; je dirais presque que j’ai tout vu.
– Tout, citoyen, c’est beaucoup, reprit en riant Maurice, et, si vous cherchiez…
– Ah! oui, vous avez raison. il y a deux choses que je n’ai jamais vues. Il est vrai que, de nos jours, ces deux choses se font de plus en plus rares.
– Qu’est-ce donc? demanda Maurice.
– La première, répondit gravement Morand, c’est un Dieu.
– Ah! dit Maurice, à défaut de Dieu, citoyen Morand, je pourrais vous faire voir une déesse.
– Comment cela? interrompit Geneviève.
– Oui, une déesse de création toute moderne: la déesse Raison. J’ai un ami dont vous m’avez quelquefois entendu parler, mon cher et brave Lorin, un cœur d’or, qui n’a qu’un seul défaut, celui de faire des quatrains et des calembours.
– Eh bien?
– Eh bien, il vient d’avantager la ville de Paris d’une déesse Raison, parfaitement conditionnée, et à laquelle on n’a rien trouvé à reprendre. C’est la citoyenne Arthémise, ex-danseuse de l’Opéra, et à présent parfumeuse, rue Martin. Sitôt qu’elle sera définitivement reçue déesse, je pourrai vous la montrer.
Morand remercia gravement Maurice de la tête, et continua:
– L’autre, dit-il, c’est un roi.
– Oh! cela, c’est plus difficile, dit Geneviève en s’efforçant de sourire; il n’y en a plus.
– Vous auriez dû voir le dernier, dit Maurice, c’eût été prudent.
– Il en résulte, dit Morand, que je ne me fais aucune idée d’un front couronné: ce doit être fort triste?
– Fort triste, en effet, dit Maurice; je vous en réponds, moi qui en vois un tous les mois à peu près.
– Un front couronné? demanda Geneviève.
– Ou du moins, reprit Maurice, qui a porté le lourd et douloureux fardeau d’une couronne.
– Ah! oui, la reine, dit Morand. Vous avez raison, monsieur Maurice, ce doit être un lugubre spectacle…
– Est-elle aussi belle et aussi fière qu’on le dit? demanda Geneviève.
– Ne l’avez-vous donc jamais vue, madame? demanda à son tour Maurice étonné.
– Moi? Jamais!… répliqua la jeune femme.
– En vérité, dit Maurice, c’est étrange!
– Et pourquoi étrange? dit Geneviève. Nous avons habité la province jusqu’en 91; depuis 91, j’habite la vieille rue Saint-Jacques, qui ressemble beaucoup à la province, si ce n’est que l’on n’a jamais de soleil, moins d’air et moins de fleurs. Vous connaissez ma vie, citoyen Maurice: elle a toujours été la même; comment voulez-vous que j’aie vu la reine? Jamais l’occasion ne s’en est présentée.
– Et je ne crois pas que vous profitiez de celle qui, malheureusement, se présentera peut-être, dit Maurice.
– Que voulez-vous dire? demanda Geneviève.
– Le citoyen Maurice, reprit Morand, fait allusion à une chose qui n’est plus un secret.
– À laquelle? demanda Geneviève.
– Mais à la condamnation probable de Marie-Antoinette et à sa mort sur le même échafaud où est mort son mari. Le citoyen dit, enfin, que vous ne profiterez point, pour la voir, du jour où elle sortira du Temple pour marcher à la place de la Révolution.
– Oh! certes, non, s’écria Geneviève, à ces paroles prononcées par Morand avec un sang-froid glacial.
– Alors, faites-en votre deuil, continua l’impassible chimiste; car l’Autrichienne est bien gardée, et la République est une fée qui rend invisible qui bon lui semble.
– J’avoue, dit Geneviève, que j’eusse cependant été bien curieuse de voir cette pauvre femme.
– Voyons, dit Maurice, ardent à recueillir tous les souhaits de Geneviève, en avez-vous bien réellement envie? Alors, dites un mot; la République est une fée, je l’accorde au citoyen Morand; mais moi, en qualité de municipal, je suis quelque peu enchanteur.
– Vous pourriez me faire voir la reine, vous, monsieur? s’écria Geneviève.
– Certainement que je le puis.
– Et comment cela? demanda Morand en échangeant avec Geneviève un rapide regard, qui passa inaperçu du jeune homme.
– Rien de plus simple, dit Maurice. Il y a certes des municipaux dont on se défie. Mais, moi, j’ai donné assez de preuves de mon dévouement à la cause de la liberté pour n’être point de ceux-là. D’ailleurs, les entrées au Temple dépendent conjointement et des municipaux et des chefs de poste. Or, le chef de poste est justement, ce jour-là, mon ami Lorin, qui me paraît être appelé à remplacer indubitablement le général Santerre, attendu qu’en trois mois, il est monté du grade de caporal à celui d’adjudant-major.
» Eh bien, venez me trouver au Temple le jour où je serai de garde, c’est-à-dire jeudi prochain.
– Eh bien, dit Morand, j’espère que vous êtes servie à souhait. Voyez donc comme cela se trouve?
– Oh! non, non, dit Geneviève, je ne veux pas.
– Et pourquoi cela? s’écria Maurice qui ne voyait dans cette visite au Temple qu’un moyen de voir Geneviève un jour où il comptait être privé de ce bonheur.
– Parce que, dit Geneviève, ce serait peut-être vous exposer, cher Maurice, à quelque conflit désagréable, et que, s’il vous arrivait, à vous, notre ami, un souci quelconque causé par la satisfaction d’un caprice à moi, je ne me le pardonnerais de ma vie.
– Voilà qui est parler sagement, Geneviève, dit Morand. Croyez-moi, les défiances sont grandes, les meilleurs patriotes sont suspects aujourd’hui; renoncez à ce projet, qui, pour vous, comme vous le dites, est un simple caprice de curiosité.
– On dirait que vous en parlez en jaloux, Morand, et que, n’ayant vu ni reine ni roi, vous ne voulez pas que les autres en voient. Voyons, ne discutez plus; soyez de la partie.
– Moi? Ma foi, non.
– Ce n’est plus la citoyenne Dixmer qui désire venir au Temple; c’est moi qui la prie, ainsi que vous, de venir distraire un pauvre prisonnier. Car, une fois la grande porte refermée sur moi, je suis, pour vingt-quatre heures, aussi prisonnier que le serait un roi, un prince du sang.
Et, pressant de ses deux pieds le pied de Geneviève:
– Venez donc, dit-il, je vous en supplie.
– Voyons, Morand, dit Geneviève, accompagnez-moi.
– C’est une journée perdue, dit Morand, et qui retardera d’autant celle où je me retirerai du commerce.
– Alors, je n’irai point, dit Geneviève.
– Et pourquoi cela? demanda Morand.
– Eh! mon Dieu, c’est bien simple, dit Geneviève, parce que je ne puis pas compter sur mon mari pour m’accompagner, et que, si vous ne m’accompagnez pas, vous, homme raisonnable, homme de trente-huit ans, je n’aurai pas la hardiesse d’aller affronter seule les postes de canonniers, de grenadiers et de chasseurs, en demandant à parler à un municipal qui n’est mon aîné que de trois ou quatre ans.