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– Alors, dit Morand, puisque vous croyez ma présence indispensable, citoyenne…

– Allons, allons, citoyen savant, soyez galant, comme si vous étiez tout bonnement un homme ordinaire, dit Maurice, et sacrifiez la moitié de votre journée à la femme de votre ami.

– Soit! dit Morand.

– Maintenant, reprit Maurice, je ne vous demande qu’une chose, c’est de la discrétion. C’est une démarche suspecte qu’une visite au Temple, et un accident quelconque qui arriverait à la suite de cette visite nous ferait guillotiner tous. Les jacobins ne plaisantent pas, peste! Vous venez de voir comme ils ont traité les girondins.

– Diable! dit Morand, c’est à considérer, ce que dit le citoyen Maurice: ce serait une manière de me retirer du commerce qui ne m’irait point du tout.

– N’avez-vous pas entendu, reprit Geneviève en souriant, que le citoyen a dit tous?

– Eh bien, tous?

– Tous ensemble.

– Oui, sans doute, dit Morand, la compagnie est agréable; mais j’aime mieux, belle sentimentale, vivre dans votre compagnie que d’y mourir.

«Ah çà! où diable avais-je donc l’esprit, se demanda Maurice, quand je croyais que cet homme était amoureux de Geneviève?»

– Alors, c’est dit, reprit Geneviève; Morand, vous, c’est à vous que je parle, à vous le distrait, à vous le rêveur; c’est pour jeudi prochain: n’allez pas, mercredi soir, commencer quelque expérience chimique qui vous retienne pour vingt-quatre heures, comme cela arrive quelquefois.

– Soyez tranquille, dit Morand; d’ailleurs, d’ici là, vous me le rappellerez.

Geneviève se leva de table, Maurice imita son exemple; Morand allait en faire autant, et les suivre peut-être, lorsque l’un des ouvriers apporta au chimiste une petite fiole de liqueur qui attira toute son attention.

– Dépêchons-nous, dit Maurice en entraînant Geneviève.

– Oh! soyez tranquille, dit celle-ci; il en a pour une bonne heure au moins.

Et la jeune femme lui abandonna sa main, qu’il serra tendrement dans les siennes. Elle avait remords de sa trahison, et elle lui payait ce remords en bonheur.

– Voyez-vous, lui dit-elle en traversant le jardin et en montrant à Maurice les œillets qu’on avait apportés à l’air dans une caisse d’acajou, pour les ressusciter, s’il était possible; voyez-vous, mes fleurs sont mortes.

– Qui les a tuées? Votre négligence, dit Maurice. Pauvres œillets!

– Ce n’est point ma négligence, c’est votre abandon, mon ami.

– Cependant elles demandaient bien peu de chose, Geneviève, un peu d’eau, voilà tout; et mon départ a dû vous laisser bien du temps.

– Ah! dit Geneviève, si les fleurs s’arrosaient avec des larmes, ces pauvres œillets, comme vous les appelez, ne seraient pas morts.

Maurice l’enveloppa de ses bras, la rapprocha vivement de lui, et, avant qu’elle eût eu le temps de se défendre, il appuya ses lèvres sur l’œil moitié souriant, moitié languissant, qui regardait la caisse ravagée.

Geneviève avait tant de choses à se reprocher, qu’elle fut indulgente.

Dixmer revint tard, et, lorsqu’il revint, il trouva Morand, Geneviève et Maurice qui causaient botanique dans le jardin.

XX La bouquetière

Enfin, ce fameux jeudi, jour de la garde de Maurice, arriva.

On entrait dans le mois de juin. Le ciel était d’un bleu foncé, et sur cette nappe d’indigo se détachait le blanc mat des maisons neuves. On commençait à pressentir l’arrivée de ce chien terrible que les anciens représentaient altéré d’une soif inextinguible, et qui, au dire des Parisiens de la plèbe, lèche si bien les pavés. Paris était net comme un tapis, et des parfums tombés de l’air, montant des arbres, émanant des fleurs, circulaient et enivraient, comme pour faire oublier un peu aux habitants de la capitale cette vapeur de sang qui fumait sans cesse sur le pavé de ses places.

Maurice devait entrer au Temple à neuf heures; ses deux collègues étaient Mercevault et Agricola. À huit heures, il était vieille rue Saint-Jacques, en grand costume de citoyen municipal, c’est-à-dire avec une écharpe tricolore serrant sa taille souple et nerveuse; il était venu, comme d’habitude, à cheval chez Geneviève, et, sur sa route, il avait pu recueillir les éloges et les approbations nullement dissimulées des bonnes patriotes qui le regardaient passer.

Geneviève était déjà prête: elle portait une simple robe de mousseline, une espèce de mante en taffetas léger, un petit bonnet orné de la cocarde tricolore. Dans ce simple appareil elle était d’une éblouissante beauté.

Morand, qui s’était, comme nous l’avons vu, beaucoup fait prier, avait, de peur d’être suspecté d’aristocratie sans doute, pris l’habit de tous les jours, cet habit moitié bourgeois, moitié artisan. Il venait de rentrer seulement, et son visage portait la trace d’une grande fatigue.

Il prétendit avoir travaillé toute la nuit pour achever une besogne pressée.

Dixmer était sorti aussitôt le retour de son ami Morand.

– Eh bien, demanda Geneviève, qu’avez-vous décidé, Maurice, et comment verrons-nous la reine?

– Écoutez, dit Maurice, mon plan est fait. J’arrive avec vous au Temple; je vous recommande à Lorin, mon ami, qui commande la garde; je prends mon poste, et, au moment favorable, je vais vous chercher.

– Mais, demanda Morand, où verrons-nous les prisonniers, et comment les verrons-nous?

– Pendant leur déjeuner ou leur dîner, si cela vous convient, à travers le vitrage des municipaux.

– Parfait! dit Morand.

Maurice vit alors Morand s’approcher de l’armoire du fond de la salle à manger, et boire à la hâte un verre de vin pur. Cela le surprit. Morand était fort sobre et ne buvait ordinairement que de l’eau rougie.

Geneviève s’aperçut que Maurice regardait le buveur avec étonnement.

– Figurez-vous, dit-elle, qu’il se tue avec son travail, ce malheureux Morand, de sorte qu’il est capable de n’avoir rien pris depuis hier matin.

– Il n’a donc pas dîné ici? demanda Maurice.

– Non, il fait des expériences en ville.

Geneviève prenait une précaution inutile. Maurice, en véritable amant, c’est-à-dire en égoïste, n’avait remarqué cette action de Morand qu’avec cette attention superficielle que l’homme amoureux accorde à tout ce qui n’est pas la femme qu’il aime.