À l’instant même, Maurice fut interrogé.
Tout en demeurant dans la ferme résolution de ne mettre en cause aucun des amis dont il était sûr, Maurice, qui n’était pas homme à se sacrifier ridiculement par le silence comme un héros de roman, demanda la mise en cause de la bouquetière.
Il était cinq heures du soir lorsque Lorin rentra chez lui; il apprit à l’instant même l’arrestation de Maurice et la demande que celui-ci avait faite.
La bouquetière du pont Marie jetant ses fleurs dans la Seine lui revint aussitôt à l’esprit: ce fut une révélation subite. Cette bouquetière étrange, cette coïncidence des quartiers, ce demi-aveu d’Arthémise, tout lui criait instinctivement que là était l’explication du mystère dont Maurice demandait la révélation.
Il bondit hors de sa chambre, descendit les quatre étages comme s’il eût eu des ailes et courut chez la déesse Raison qui brodait des étoiles d’or sur une robe de gaze bleue.
C’était sa robe de divinité.
– Trêve d’étoiles, chère amie, dit Lorin. On a arrêté Maurice ce matin, et probablement je serai arrêté ce soir.
– Maurice arrêté?
– Eh! mon Dieu, oui. Dans ce temps-ci, rien de plus commun que les grands événements; on n’y fait pas attention parce qu’ils vont par troupes, voilà tout. Or, presque tous ces grands événements arrivent à propos de futilités. Ne négligeons pas les futilités. Quelle était cette bouquetière que nous avons rencontrée ce matin, chère amie?
Arthémise tressaillit.
– Quelle bouquetière?
– Eh! pardieu! celle qui jetait avec tant de prodigalité ses fleurs dans la Seine.
– Eh! mon Dieu! dit Arthémise, cet événement est-il donc si grave que vous y reveniez avec une pareille insistance?
– Si grave, chère amie, que je vous prie de répondre à l’instant même à ma question.
– Mon ami, je ne le puis.
– Déesse, rien ne vous est impossible.
– Je suis engagée d’honneur à garder le silence.
– Et moi, je suis engagé d’honneur à vous faire parler.
– Mais pourquoi insistez-vous ainsi?
– Pour que… corbleu! pour que Maurice n’ait pas le cou coupé.
– Ah! mon Dieu! Maurice guillotiné! s’écria la jeune femme effrayée.
– Sans vous parler de moi, qui, en vérité, n’ose pas répondre d’avoir encore ma tête sur mes épaules.
– Oh! non, non, dit Arthémise, ce serait la perdre infailliblement.
En ce moment, l’officieux de Lorin se précipita dans la chambre d’Arthémise.
– Ah! citoyen, s’écria-t-il, sauve-toi, sauve-toi!
– Et pourquoi cela? demanda Lorin.
– Parce que les gendarmes se sont présentés chez toi, et que, tandis qu’ils enfonçaient la porte, j’ai gagné la maison voisine par les toits, et j’accours te prévenir.
Arthémise jeta un cri terrible. Elle aimait réellement Lorin.
– Arthémise, dit Lorin en se posant, mettez-vous la vie d’une bouquetière en comparaison avec celle de Maurice et celle de votre amant? S’il en est ainsi, je vous déclare que je cesse de vous tenir pour la déesse Raison, et que je vous proclame la déesse Folie.
– Pauvre Héloïse! s’écria l’ex-danseuse de l’Opéra, ce n’est point ma faute si je te trahis.
– Bien! bien! chère amie, dit Lorin en présentant un papier à Arthémise. Vous m’avez déjà gratifié du nom de baptême; donnez-moi maintenant le nom de famille et l’adresse.
– Oh! l’écrire, jamais, jamais! s’écria Arthémise; vous le dire, à la bonne heure.
– Dites-le donc, et soyez tranquille, je ne l’oublierai pas.
Et Arthémise donna de vive voix le nom et l’adresse de la fausse bouquetière à Lorin.
Elle s’appelait Héloïse Tison et demeurait rue des Nonandières, 24.
À ce nom, Lorin jeta un cri et s’enfuit à toutes jambes.
Il n’était pas au bout de la rue, qu’une lettre arrivait chez Arthémise.
Cette lettre ne contenait que ces trois lignes:
Pas un mot sur moi, chère amie; la révélation de mon nom me perdrait infailliblement… Attends à demain pour me nommer, car ce soir j’aurai quitté Paris.
Ton Héloïse.
– Oh! mon Dieu! s’écria la future déesse, si j’avais pu deviner cela, j’eusse attendu jusqu’à demain.
Et elle s’élança vers la fenêtre pour rappeler Lorin, s’il était encore temps; mais il avait disparu.
XXIV La mère et la fille
Nous avons déjà dit qu’en quelques heures la nouvelle de cet événement s’était répandue dans tout Paris. En effet, il y avait à cette époque des indiscrétions bien faciles à comprendre de la part d’un gouvernement dont la politique se nouait et se dénouait dans la rue.
La rumeur gagna donc, terrible et menaçante, la vieille rue Saint-Jacques, et, deux heures après l’arrestation de Maurice, on y apprenait cette arrestation.
Grâce à l’activité de Simon, les détails du complot avaient promptement jailli hors du Temple; seulement, comme chacun brodait sur le fond, la vérité arriva quelque peu altérée chez le maître tanneur; il s’agissait, disait-on, d’une fleur empoisonnée qu’on aurait fait passer à la reine, et à l’aide de laquelle l’Autrichienne devait endormir ses gardes pour sortir du Temple; en outre, à ces bruits s’étaient joints certains soupçons sur la fidélité du bataillon congédié la veille par Santerre; de sorte qu’il y avait déjà plusieurs victimes désignées à la haine du peuple.
Mais, vieille rue Saint-Jacques, on ne se trompait point, et pour cause, sur la nature de l’événement, et Morand d’un côté, et Dixmer de l’autre, sortirent aussitôt, laissant Geneviève en proie au plus violent désespoir.
En effet, s’il arrivait malheur à Maurice, c’était Geneviève qui était la cause de ce malheur. C’était elle qui avait conduit par la main l’aveugle jeune homme jusque dans le cachot où il était renfermé et duquel il ne sortirait, selon toute probabilité, que pour marcher à l’échafaud.
Mais, en tout cas, Maurice ne payerait pas de sa tête son dévouement au caprice de Geneviève. Si Maurice était condamné, Geneviève allait s’accuser elle-même au tribunal, elle avouait tout. Elle assumait la responsabilité sur elle, bien entendu, et, aux dépens de sa vie, elle sauvait Maurice.