Geneviève, au lieu de frémir à cette pensée de mourir pour Maurice, y trouvait, au contraire, une amère félicité.
Elle aimait le jeune homme, elle l’aimait plus qu’il ne convenait à une femme qui ne s’appartenait pas. C’était pour elle un moyen de reporter à Dieu son âme pure et sans tache comme elle l’avait reçue de lui.
En sortant de la maison, Morand et Dixmer s’étaient séparés. Dixmer s’achemina vers la rue de la Corderie, et Morand courut à la rue des Nonandières. En arrivant au bout du pont Marie, ce dernier aperçut cette foule d’oisifs et de curieux qui stationnent à Paris pendant ou après un événement sur la place où cet événement a eu lieu, comme les corbeaux stationnent sur un champ de bataille.
À cette vue, Morand s’arrêta tout court; les jambes lui manquaient, il fut forcé de s’appuyer au parapet du pont.
Enfin il reprit, après quelques secondes, cette puissance merveilleuse que, dans les grandes circonstances, il avait sur lui-même, se mêla aux groupes, interrogea et apprit que, dix minutes auparavant, on venait d’enlever, rue des Nonandières, 24, une jeune femme coupable bien certainement du crime dont elle avait été accusée, puisqu’on l’avait surprise occupée à faire ses paquets.
Morand s’informa du club dans lequel la pauvre fille devait être interrogée. Il apprit que c’était devant la section mère qu’elle avait été conduite, et il s’y rendit aussitôt.
Le club regorgeait de monde. Cependant, à force de coups de coude et de coups de poing, Morand parvint à se glisser dans une tribune. La première chose qu’il aperçut, fut la haute taille, la noble figure, la mine dédaigneuse de Maurice, debout au banc des accusés, et écrasant de son regard Simon, qui pérorait.
– Oui, citoyens, criait Simon, oui, la citoyenne Tison accuse le citoyen Lindey et le citoyen Lorin. Le citoyen Lindey parle d’une bouquetière sur laquelle il veut rejeter son crime; mais je vous en préviens d’avance, la bouquetière ne se retrouvera point; c’est un complot formé par une société d’aristocrates qui se rejettent la balle les uns aux autres, comme des lâches qu’ils sont. Vous avez bien vu que le citoyen Lorin avait décampé de chez lui quand on s’y est présenté. Eh bien, il ne se rencontrera pas plus que la bouquetière.
– Tu en as menti, Simon, dit une voix furieuse; il se retrouvera, car le voici.
Et Lorin fit irruption dans la salle.
– Place à moi! cria-t-il en bousculant les spectateurs; place!
Et il alla se ranger auprès de Maurice.
Cette entrée de Lorin, faite tout naturellement, sans manières, sans emphase, mais avec toute la franchise et toute la vigueur inhérentes au caractère du jeune homme, produisit le plus grand effet sur les tribunes, qui se mirent à applaudir et à crier bravo!
Maurice se contenta de sourire et de tendre la main à son ami, en homme qui s’était dit à lui-même: «Je suis sûr de ne pas demeurer longtemps seul au banc des accusés.»
Les spectateurs regardaient avec un intérêt visible ces deux beaux jeunes gens, qu’accusait, comme un démon jaloux de la jeunesse et de la beauté, l’immonde cordonnier du Temple.
Celui-ci s’aperçut de la mauvaise impression qui commençait à s’appesantir sur lui. Il résolut de frapper le dernier coup.
– Citoyens, hurla-t-il, je demande que la généreuse citoyenne Tison soit entendue, je demande qu’elle parle, je demande qu’elle accuse.
– Citoyens, dit Lorin, je demande qu’auparavant, la jeune bouquetière qui vient d’être arrêtée et qu’on va sans doute amener devant vous, soit entendue.
– Non, dit Simon, c’est encore quelque faux témoin, quelque partisan des aristocrates; d’ailleurs, la citoyenne Tison brûle du désir d’éclairer la justice.
Pendant ce temps, Morin parlait à Maurice.
– Oui, crièrent les tribunes, oui, la déposition de la femme Tison; oui, oui, qu’elle dépose!
– La citoyenne Tison est-elle dans la salle? demanda le président.
– Sans doute qu’elle y est, s’écria Simon. Citoyenne Tison, dis donc que tu es là.
– Me voilà, mon président, dit la geôlière; mais, si je dépose, me rendra-t-on ma fille?
– Ta fille n’a rien à voir dans l’affaire qui nous occupe, dit le président; dépose d’abord, et puis ensuite adresse-toi à la Commune pour redemander ton enfant.
– Entends-tu? le citoyen président t’ordonne de déposer, cria Simon; dépose donc tout de suite.
– Un instant, dit, en se retournant vers Maurice, le président étonné du calme de cet homme ordinairement si fougueux, un instant! Citoyen municipal, n’as-tu rien à dire d’abord?
– Non, citoyen président; sinon qu’avant d’appeler lâche et traître un homme tel que moi, Simon aurait mieux fait d’attendre qu’il fût mieux instruit.
– Tu dis, tu dis? répéta Simon avec cet accent railleur de l’homme du peuple particulier à la plèbe parisienne.
– Je dis, Simon, reprit Maurice avec plus de tristesse que de colère, que tu seras cruellement puni tout à l’heure quand tu vas voir ce qui va arriver.
– Et que va-t-il donc arriver? demanda Simon.
– Citoyen président, reprit Maurice sans répondre à son hideux accusateur, je me joins à mon ami Lorin pour te demander que la jeune fille qui vient d’être arrêtée soit entendue avant qu’on fasse parler cette pauvre femme, à qui l’on a sans doute soufflé sa déposition.
– Entends-tu, citoyenne, cria Simon, entends-tu? on dit là-bas que tu es un faux témoin!
– Moi, un faux témoin? dit la femme Tison. Ah! tu vas voir; attends, attends.
– Citoyen, dit Maurice, ordonne à cette malheureuse de se taire.
– Ah! tu as peur, cria Simon, tu as peur! Citoyen président, je requiers la déposition de la citoyenne Tison.
– Oui, oui, la déposition! crièrent les tribunes.
– Silence! cria le président; voici la Commune qui revient. En ce moment, en entendit une voiture qui roulait au dehors, avec un grand bruit d’armes et de hurlements. Simon se retourna inquiet vers la porte.
– Quitte la tribune, lui dit le président, tu n’as plus la parole. Simon descendit.
En ce moment, des gendarmes entrèrent avec un flot de curieux, bientôt refoulé, et une femme fut poussée vers le prétoire.
– Est-ce elle? demanda Lorin à Maurice.
– Oui, oui, c’est elle, dit celui-ci. Oh! la malheureuse femme, elle est perdue!