– La bouquetière! la bouquetière! murmurait-on des tribunes, que la curiosité agitait; c’est la bouquetière.
– Je demande, avant toute chose, la déposition de la femme Tison, hurla le cordonnier; tu lui avais ordonné de déposer, président, et tu vois qu’elle ne dépose pas.
La femme Tison fut appelée et entama une dénonciation terrible, circonstanciée. Selon elle, la bouquetière était coupable, il est vrai; mais Maurice et Lorin étaient ses complices.
Cette dénonciation produisit un effet visible sur le public.
Cependant Simon triomphait.
– Gendarmes, amenez la bouquetière, cria le président.
– Oh! c’est affreux! murmura Morand en cachant sa tête entre ses deux mains.
La bouquetière fut appelée, et se plaça au bas de la tribune, vis-à-vis de la femme Tison, dont le témoignage venait de rendre capital le crime dont on l’accusait.
Alors elle releva son voile.
– Héloïse! s’écria la femme Tison; ma fille… toi ici?…
– Oui, ma mère, répondit doucement la jeune femme.
– Et pourquoi es-tu entre deux gendarmes?
– Parce que je suis accusée, ma mère.
– Toi… accusée? s’écria la femme Tison avec angoisse; et par qui?
– Par vous, ma mère.
Un silence effrayant, silence de mort, vint s’abattre tout à coup sur ces masses bruyantes, et le sentiment douloureux de cette horrible scène étreignit tous les cœurs.
– Sa fille! chuchotèrent des voix basses et comme dans le lointain, sa fille, la malheureuse!
Maurice et Lorin regardaient l’accusatrice et l’accusée avec un sentiment de profonde commisération et de douleur respectueuse.
Simon, tout en désirant voir la fin de cette scène, dans laquelle il espérait que Maurice et Lorin demeureraient compromis, essayait de se soustraire aux regards de la femme Tison, qui roulait autour d’elle un œil égaré.
– Comment t’appelles-tu, citoyenne? dit le président, ému lui-même, à la jeune fille calme et résignée.
– Héloïse Tison, citoyen.
– Quel âge as-tu?
– Dix-neuf ans.
– Où demeures-tu?
– Rue des Nonandières, no 24.
– Est-ce toi qui as vendu au citoyen municipal Lindey, que voici sur ce banc, un bouquet d’œillets ce matin?
La fille Tison se tourna vers Maurice, et, après l’avoir regardé:
– Oui, citoyen, c’est moi, dit-elle.
La femme Tison regardait elle-même sa fille avec des yeux dilatés par l’épouvante.
– Sais-tu que chacun de ces œillets contenait un billet adressé à la veuve Capet?
– Je le sais, répondit l’accusée.
Un mouvement d’horreur et d’admiration se répandit dans la salle.
– Pourquoi offrais-tu ces œillets au citoyen Maurice?
– Parce que je lui voyais l’écharpe municipale, et que je me doutais qu’il allait au Temple.
– Quels sont tes complices?
– Je n’en ai pas.
– Comment! tu as fait le complot à toi toute seule?
– Si c’est un complot, je l’ai fait à moi toute seule.
– Mais le citoyen Maurice savait-il…?
– Que ces fleurs continssent des billets?
– Oui.
– Le citoyen Maurice est municipal; le citoyen Maurice pouvait voir la reine en tête à tête, à toute heure du jour et de la nuit. Le citoyen Maurice, s’il eût eu quelque chose à dire à la reine, n’avait pas besoin d’écrire, puisqu’il pouvait parler.
– Et tu ne connaissais pas le citoyen Maurice?
– Je l’avais vu venir au Temple au temps où j’y étais avec ma pauvre mère; mais je ne le connaissais pas autrement que de vue!
– Vois-tu, misérable! s’écria Lorin en menaçant du poing Simon, qui, baissant la tête, atterré de la tournure que prenaient les affaires, essayait de fuir inaperçu. Vois-tu ce que tu as fait?
Tous les regards se tournèrent vers Simon avec un sentiment de parfaite indignation. Le président continua:
– Puisque c’est toi qui as remis le bouquet, puisque tu savais que chaque fleur contenait un papier, tu dois savoir aussi ce qu’il y avait d’écrit sur ce papier!
– Sans doute, je le sais.
– Eh bien, alors, dis-nous ce qu’il y avait sur ce papier.
– Citoyen, dit avec fermeté la jeune fille, j’ai dit tout ce que je pouvais et surtout tout ce que je voulais dire.
– Et tu refuses de répondre?
– Oui.
– Tu sais à quoi tu t’exposes?
– Oui.
– Tu espères peut-être en ta jeunesse, en ta beauté?
– Je n’espère qu’en Dieu.
– Citoyen Maurice Lindey, dit le président, citoyen Hyacinthe Lorin, vous êtes libres; la Commune reconnaît votre innocence et rend justice à votre civisme. Gendarmes, conduisez la citoyenne Héloïse à la prison de la section.
À ces paroles, la femme Tison sembla se réveiller, jeta un effroyable cri, et voulut se précipiter pour embrasser une fois encore sa fille; mais les gendarmes l’en empêchèrent.
– Je vous pardonne, ma mère, cria la jeune fille pendant qu’on l’entraînait.
La femme Tison poussa un rugissement sauvage, et tomba comme morte.
– Noble fille! murmura Morand avec une douloureuse émotion.
XXV Le billet
À la suite des événements que nous venons de raconter, une dernière scène vint se joindre comme complément de ce drame qui commençait à se dérouler dans ces sombres péripéties.
La femme Tison, foudroyée par ce qui venait de se passer, abandonnée de ceux qui l’avaient escortée, car il y a quelque chose d’odieux, même dans le crime involontaire, et c’est un crime bien grand que celui d’une mère qui tue son enfant, fût-ce même par excès de zèle patriotique, la femme Tison, après être demeurée quelque temps dans une immobilité absolue, releva la tête, regarda autour d’elle, égarée, et, se voyant seule, poussa un cri et s’élança vers la porte.
À la porte, quelques curieux, plus acharnés que les autres, stationnaient encore; ils s’écartèrent dès qu’ils la virent, en se la montrant du doigt et en se disant les uns aux autres:
– Vois-tu cette femme? C’est celle qui a dénoncé sa fille.
La femme Tison poussa un cri de désespoir et s’élança dans la direction du Temple.