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Mais, arrivée au tiers de la rue Michel-le-Comte, un homme vint se placer devant elle, et, lui barrant le chemin en se cachant la figure dans son manteau:

– Tu es contente, lui dit-il, tu as tué ton enfant.

– Tué mon enfant? tué mon enfant? s’écria la pauvre mère. Non, non, il n’est pas possible.

– Cela est ainsi, cependant, car ta fille est arrêtée.

– Et où l’a-t-on conduite?

– À la Conciergerie; de là, elle partira pour le tribunal révolutionnaire, et tu sais ce que deviennent ceux qui y vont.

– Rangez-vous, dit la femme Tison, et laissez-moi passer.

– Où vas-tu?

– À la Conciergerie.

– Qu’y vas-tu faire?

– La voir encore.

– On ne te laissera pas entrer.

– On me laissera bien coucher sur la porte, vivre là, dormir là. J’y resterai jusqu’à ce qu’elle sorte, et je la verrai au moins encore une fois.

– Si quelqu’un te promettait de te rendre ta fille?

– Que dites-vous?

– Je te demande, en supposant qu’un homme te promît de te rendre ta fille, si tu ferais ce que cet homme te dirait de faire?

– Tout pour ma fille! tout pour mon Héloïse! s’écria la femme en se tordant les bras avec désespoir. Tout, tout, tout!

– Écoute, reprit l’inconnu, c’est Dieu qui te punit.

– Et de quoi?

– Des tortures que tu as infligées à une pauvre mère comme toi.

– De qui voulez-vous parler? Que voulez-vous dire?

– Tu as souvent conduit la prisonnière à deux doigts du désespoir où tu marches toi-même en ce moment, par tes révélations et tes brutalités, Dieu te punit en conduisant à la mort cette fille que tu aimais tant.

– Vous avez dit qu’il y avait un homme qui pouvait la sauver; où est cet homme? que veut-il? que demande-t-il?

– Cet homme veut que tu cesses de persécuter la reine, que tu lui demandes pardon des outrages que tu lui as faits, et qui, si tu t’aperçois que cette femme, qui, elle aussi, est une mère qui souffre, qui pleure, qui se désespère, par une circonstance impossible, par quelque miracle du ciel, est sur le point de se sauver, au lieu de t’opposer à sa fuite, tu y aides de tout ton pouvoir.

– Écoute, citoyen, dit la femme Tison, c’est toi, n’est-ce pas, qui es cet homme?

– Eh bien?

– C’est toi qui promets de sauver ma fille?

L’inconnu se tut.

– Me le promets-tu? t’y engages-tu? me le jures-tu? Réponds!

– Écoute. Tout ce qu’un homme peut faire pour sauver une femme, je le ferai pour sauver ton enfant.

– Il ne peut pas la sauver! s’écria la femme Tison en poussant des hurlements; il ne peut pas la sauver. Il mentait lorsqu’il promettait de la sauver.

– Fais ce que tu pourras pour la reine, je ferai ce que je pourrai pour ta fille.

– Que m’importe la reine, à moi? C’est une mère qui a une fille, voilà tout. Mais, si l’on coupe le cou à quelqu’un, ce ne sera pas à sa fille, ce sera à elle. Qu’on me coupe le cou, et qu’on sauve ma fille. Qu’on me mène à la guillotine, à la condition qu’il ne tombera pas un seul cheveu de sa tête, et j’irai à la guillotine en chantant:

Ah! ça ira, ça ira, ça ira,

Les aristocrates à la lanterne…

Et la femme Tison se mit à chanter avec une voix effrayante; puis, tout à coup, elle interrompit son chant par un grand éclat de rire.

L’homme au manteau parut lui-même effrayé de ce commencement de folie et fit un pas en arrière.

– Oh! tu ne t’éloigneras pas comme cela, dit la femme Tison au désespoir, et en le retenant par son manteau; on ne vient pas dire à une mère: «Fais cela et je sauverai ton enfant», pour lui dire après cela: «Peut-être.» La sauveras-tu?

– Oui.

– Quand cela?

– Le jour où on la conduira de la Conciergerie à l’échafaud.

– Pourquoi attendre? pourquoi pas cette nuit, ce soir, à l’instant même?

– Parce que je ne puis pas.

– Ah! tu vois bien, tu vois bien, s’écria la femme Tison, tu vois bien que tu ne peux pas; mais, moi, je peux.

– Que peux-tu?

– Je peux persécuter la prisonnière, comme tu l’appelles; je peux surveiller la reine, comme tu dis, aristocrate que tu es! je puis entrer à toute heure, jour et nuit, dans la prison, et je ferai tout cela. Quant à ce qu’elle se sauve, nous verrons. Ah! nous verrons bien, puisqu’on ne veut pas sauver ma fille, si elle doit se sauver, elle. Tête pour tête, veux-tu? Madame Veto a été reine, je le sais bien; Héloïse Tison n’est qu’une pauvre fille, je le sais bien; mais sur la guillotine nous sommes tous égaux.

– Eh bien, soit! dit l’homme au manteau; sauve-la, je la sauverai.

– Jure.

– Je le jure.

– Sur quoi?

– Sur ce que tu voudras.

– As-tu une fille?

– Non.

– Eh bien, dit la femme Tison en laissant tomber ses deux bras avec découragement, sur quoi veux-tu jurer alors?

– Écoute, je te jure sur Dieu.

– Bah! répondit la femme Tison; tu sais bien qu’ils ont défait l’ancien, et qu’ils n’ont pas encore fait le nouveau.

– Je te jure sur la tombe de mon père.

– Ne jure pas par une tombe, cela lui porterait malheur… Oh! mon Dieu, mon Dieu! quand je pense que, dans trois jours peut-être, moi aussi, je jurerai par la tombe de ma fille! Ma fille! ma pauvre Héloïse! s’écria la femme Tison avec un tel éclat, qu’à sa voix, déjà retentissante, plusieurs fenêtres s’ouvrirent.

À la vue de ces fenêtres qui s’ouvraient, un autre homme sembla se détacher de la muraille et s’avança vers le premier.

– Il n’y a rien à faire avec cette femme, dit le premier au second, elle est folle.

– Non, elle est mère, dit celui-ci.

Et il entraîna son compagnon.

En les voyant s’éloigner, la femme Tison sembla revenir à elle.

– Où allez-vous? s’écria-t-elle; allez-vous sauver Héloïse? Attendez-moi, alors, je vais avec vous. Attendez-moi, mais attendez-moi donc!

Et la pauvre mère les poursuivit en hurlant; mais, au coin de la rue la plus proche, elle les perdit de vue. Et ne sachant plus de quel côté tourner, elle demeura un instant indécise, regardant de tous côtés; et se voyant seule dans la nuit et dans le silence, ce double symbole de la mort, elle poussa un cri déchirant et tomba sans connaissance sur le pavé.