À peine ces paroles eurent-elles frappé les oreilles de la femme Tison, que sa figure se décomposa, qu’elle se releva sur un genou et qu’elle étendit les bras pour fermer le passage à la reine.
– Oh! mon Dieu! murmura la reine, qui n’avait pas perdu un mot de la terrible annonce.
– Condamnée à la peine de mort? s’écria la mère; ma fille condamnée? mon Héloïse perdue? Il ne l’a donc pas sauvée et ne peut donc pas la sauver? il est donc trop tard?… Ah!…
– Pauvre femme, dit la reine, croyez que je vous plains.
– Toi? dit-elle, et ses yeux s’injectèrent de sang. Toi, tu me plains? Jamais! jamais!
– Vous vous trompez, je vous plains de tout mon cœur; mais laissez-moi passer.
– Te laisser passer!
La femme Tison éclata de rire.
– Non, non! je te laissais fuir parce qu’il m’avait dit que, si je te demandais pardon et que si je te laissais fuir, ma fille serait sauvée; mais, puisque ma fille va mourir, tu ne te sauveras pas.
– À moi, messieurs! venez à mon aide, s’écria la reine. Mon Dieu! mon Dieu! mais vous voyez bien que cette femme est folle.
– Non, je ne suis pas folle, non; je sais ce que je dis, s’écria la femme Tison. Voyez-vous, c’est vrai, il y avait une conspiration; c’est Simon qui l’a découverte, c’est ma fille, ma pauvre fille, qui a vendu le bouquet. Elle l’a avoué devant le tribunal révolutionnaire… un bouquet d’œillets… il y avait des papiers dedans.
– Madame, dit la reine, au nom du ciel!
On entendit de nouveau la voix du crieur qui répétait:
– Voilà le jugement et l’arrêt qui condamnent la fille Héloïse Tison à la peine de mort pour crime de conspiration!
– L’entends-tu? hurla la folle, autour de laquelle se groupaient les gardes nationaux; l’entends-tu, condamnée à mort? C’est pour toi, pour toi, qu’on va tuer ma fille, entends-tu, pour toi, l’Autrichienne?
– Messieurs, dit la reine, au nom du ciel! si vous ne voulez pas me débarrasser de cette pauvre folle, laissez-moi du moins remonter; je ne puis supporter les reproches de cette femme: tout injustes qu’ils sont, ils me brisent.
Et la reine détourna la tête en laissant échapper un douloureux sanglot.
– Oui, oui, pleure, hypocrite! cria la folle; ton bouquet lui coûte cher… D’ailleurs, elle devait s’en douter; c’est ainsi que meurent tous ceux qui te servent. Tu portes malheur, l’Autrichienne: on a tué tes amis, ton mari, tes défenseurs; enfin, on tue ma fille. Quand donc te tuera-t-on à ton tour pour que personne ne meure plus pour toi?
Et la malheureuse hurla ces dernières paroles en les accompagnant d’un geste de menace.
– Malheureuse! hasarda Madame Élisabeth, oublies-tu que celle à qui tu parles est la reine?
– La reine, elle?… la reine? répéta la femme Tison, dont la démence s’exaltait d’instant en instant; si c’est la reine, qu’elle défende aux bourreaux de tuer ma fille… qu’elle fasse grâce à ma pauvre Héloïse… les rois font grâce… Allons, rends-moi mon enfant, et je te reconnaîtrai pour la reine… Jusque-là, tu n’es qu’une femme, et une femme qui porte malheur, une femme qui tue!…
– Ah! par pitié, madame, s’écria Marie-Antoinette, voyez ma douleur, voyez mes larmes.
Et Marie-Antoinette essaya de passer, non plus dans l’espérance de fuir, mais machinalement, mais pour échapper à cette effroyable obsession.
– Oh! tu ne passeras pas, hurla la vieille; tu veux fuir, madame Veto… je le sais bien, l’homme au manteau me l’a dit; tu veux aller rejoindre les Prussiens… mais tu ne fuiras pas, continua-t-elle en se cramponnant à la robe de la reine; je t’en empêcherai, moi! À la lanterne, madame Veto! Aux armes, citoyens! Marchons… qu’un sang impur…
Et, les bras tordus, les cheveux gris épars, le visage pourpre, les yeux noyés dans le sang, la malheureuse tomba renversée en déchirant le lambeau de la robe à laquelle elle était cramponnée.
La reine, éperdue, mais débarrassée au moins de l’insensée, allait fuir du côté du jardin, quand, tout à coup, un cri terrible, mêlé d’aboiements et accompagné d’une rumeur étrange, vint tirer de leur stupeur les gardes nationaux qui, attirés par cette scène, entouraient Marie-Antoinette.
– Aux armes! aux armes! trahison! criait un homme que la reine reconnut à sa voix pour le cordonnier Simon.
Près de cet homme qui, le sabre en main, gardait le seuil de la hutte, le petit Black aboyait avec fureur.
– Aux armes, tout le poste! cria Simon; nous sommes trahis; faites entrer l’Autrichienne. Aux armes! aux armes!
Un officier accourut. Simon lui parla, lui montrant, avec des yeux enflammés, l’intérieur de la cabine. L’officier cria à son tour:
– Aux armes!
– Black! Black! appela la reine en faisant quelques pas en avant.
Mais le chien ne lui répondit pas et continua d’aboyer avec fureur. Les gardes nationaux coururent aux armes, et se précipitèrent vers la cabine, tandis que les municipaux s’emparaient de la reine, de sa sœur et de sa fille, et forçaient les prisonnières à repasser le guichet, qui se referma derrière elles.
– Apprêtez vos armes! crièrent les municipaux aux sentinelles.
Et l’on entendit le bruit des fusils qu’on armait.
– C’est là, c’est là, sous la trappe, criait Simon. J’ai vu remuer la trappe, j’en suis sûr. D’ailleurs, le chien de l’Autrichienne, un bon petit chien qui n’était pas du complot, lui, a jappé contre les conspirateurs, qui sont probablement dans la cave. Eh! tenez, il jappe encore.
En effet, Black, animé par les cris de Simon, redoubla ses aboiements. L’officier saisit l’anneau de la trappe. Deux grenadiers des plus vigoureux, voyant qu’il ne pouvait venir à bout de la soulever, l’y aidèrent, mais sans plus de succès.
– Vous voyez bien qu’ils retiennent la trappe en dedans, dit Simon. Feu! à travers la trappe, mes amis! feu!
– Eh! cria madame Plumeau, vous allez casser mes bouteilles.
– Feu! répéta Simon, feu!
– Tais-toi, braillard! dit l’officier. Et vous, apportez des haches et entamez les planches. Maintenant, qu’un peloton se tienne prêt. Attention! et feu dans la trappe aussitôt qu’elle sera ouverte.
Un gémissement des ais et un soubresaut subit annoncèrent aux gardes nationaux qu’un mouvement intérieur venait de s’opérer. Bientôt après, on entendit un bruit souterrain qui ressemblait à une herse de fer qui se ferme.
– Courage! dit l’officier aux sapeurs qui accouraient.
La hache entama les planches. Vingt canons de fusil s’abaissèrent dans la direction de l’ouverture, qui s’élargissait de seconde en seconde. Mais, par l’ouverture, on ne vit personne. L’officier alluma une torche et la jeta dans la cave; la cave était vide.