«Bref, continua Lorin, ce qui fut dit fut fait. On chercha le notaire, on retrouva l’acte, et, sur l’acte, le nom et le domicile du coupable. Alors Santerre m’a tenu parole, il m’a désigné pour l’arrêter.
– Et cet homme, c’était le chevalier de Maison-Rouge?
– Non pas, son complice seulement, c’est-à-dire probablement.
– Mais alors comment dis-tu que vous allez arrêter le chevalier de Maison-Rouge?
– Nous allons les arrêter tous ensemble.
– D’abord, connais-tu ce chevalier de Maison-Rouge?
– À merveille.
– Tu as donc son signalement?
– Parbleu! Santerre me l’a donné. Cinq pieds deux ou trois pouces, cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe châtaine; d’ailleurs, je l’ai vu.
– Quand?
– Aujourd’hui même.
– Tu l’as vu?
– Et toi aussi.
Maurice tressaillit.
– Ce petit jeune homme blond qui nous a délivrés ce matin, tu sais, celui qui commandait la troupe des muscadins, qui tapait si dur.
– C’était donc lui? demanda Maurice.
– Lui-même. On l’a suivi et on l’a perdu dans les environs du domicile de notre propriétaire de la rue de la Corderie; de sorte qu’on présume qu’ils logent ensemble.
– En effet, c’est probable.
– C’est sûr.
– Mais il me semble, Lorin, ajouta Maurice, que, si tu arrêtes ce soir celui qui nous a sauvés ce matin, tu manques quelque peu de reconnaissance.
– Allons donc! dit Lorin. Est-ce que tu crois qu’il nous a sauvés pour nous sauver?
– Et pourquoi donc?
– Pas du tout. Ils étaient embusqués là pour enlever la pauvre Héloïse Tison quand elle passerait. Nos égorgeurs les gênaient, ils sont tombés sur nos égorgeurs. Nous avons été sauvés par contrecoup. Or, comme tout est dans l’intention, et que l’intention n’y était pas, je n’ai pas à me reprocher la plus petite ingratitude. D’ailleurs, vois-tu, Maurice, le point capital c’est la nécessité; et il y a nécessité à ce que nous nous réhabilitions par un coup d’éclat. J’ai répondu de toi.
– À qui?
– À Santerre; il sait que tu commandes l’expédition.
– Comment cela?
– «Es-tu sûr d’arrêter les coupables?» a-t-il dit. – Oui, ai-je répondu, si Maurice en est.» – «Mais es-tu sûr de Maurice? Depuis quelque temps il tiédit.» – «Ceux qui disent cela se trompent. Maurice ne tiédit pas plus que moi.» – «Et tu en réponds?» – «Comme de moi-même.»
» Alors j’ai passé chez toi, mais je ne t’ai pas trouvé; j’ai pris ensuite ce chemin, d’abord parce que c’était le mien, et ensuite parce que c’était celui que tu prends d’ordinaire; enfin, je t’ai rencontré, te voilà: en avant, marche!
La victoire en chantant
Nous ouvre la barrière…
– Mon cher Lorin, j’en suis désespéré, mais je ne me sens pas le moindre goût pour cette expédition; tu diras que tu ne m’as pas rencontré.
– Impossible! tous nos hommes t’ont vu.
– Eh bien, tu diras que tu m’as rencontré et que je n’ai pas voulu être des vôtres.
– Impossible encore.
– Et pourquoi cela?
– Parce que, cette fois, tu ne seras pas un tiède, mais un suspect… Et tu sais ce qu’on en fait, des suspects: on les conduit sur la place de la Révolution et on les invite à saluer la statue de la Liberté; seulement, au lieu de saluer avec le chapeau, ils saluent avec la tête.
– Eh bien, Lorin, il arrivera ce qu’il pourra; mais en vérité, cela te paraîtra sans doute étrange, ce que je vais te dire là?
Lorin ouvrit de grands yeux et regarda Maurice.
– Eh bien, reprit Maurice, je suis dégoûté de la vie…
Lorin éclata de rire.
– Bon! dit-il; nous sommes en bisbille avec notre bien-aimée, et cela nous donne des idées mélancoliques. Allons, bel Amadis! redevenons un homme, et de là nous passerons au citoyen; moi, au contraire, je ne suis jamais meilleur patriote que lorsque je suis en brouille avec Arthémise. À propos, Sa Divinité la déesse Raison te dit des millions de choses gracieuses.
– Tu la remercieras de ma part. Adieu, Lorin.
– Comment, adieu?
– Oui, je m’en vais.
– Où vas-tu?
– Chez moi, parbleu!
– Maurice, tu te perds.
– Je m’en moque.
– Maurice, réfléchis, ami, réfléchis.
– C’est fait.
– Je ne t’ai pas tout répété…
– Tout, quoi?
– Tout ce que m’avait dit Santerre.
– Que t’a-t-il dit?
– Quand je t’ai demandé comme chef de l’expédition, il m’a dit: «- Prends garde!
«- À qui? «- À Maurice.
– À moi?
– Oui. «Maurice, a-t-il ajouté, va bien souvent dans ce quartier-là.»
– Dans quel quartier?
– Dans celui de Maison-Rouge.
– Comment! s’écria Maurice, c’est par ici qu’il se cache?
– On le présume, du moins, puisque c’est par ici que loge son complice présumé, l’acheteur de la maison de la rue de la Corderie.
– Faubourg Victor? demanda Maurice.
– Oui, faubourg Victor.
– Et dans quelle rue du faubourg?
– Dans la vieille rue Saint-Jacques.
– Ah! mon Dieu! murmura Maurice ébloui comme par un éclair.
Et il porta sa main à ses yeux.
Puis, au bout d’un instant, et comme si pendant cet instant il avait appelé tout son courage:
– Son état? dit-il.
– Maître tanneur.
– Et son nom?
– Dixmer.
– Tu as raison, Lorin, dit Maurice comprimant jusqu’à l’apparence de l’émotion par la force de sa volonté; je vais avec vous.
– Et tu fais bien. Es-tu armé?
– J’ai mon sabre, comme toujours.