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Geneviève s’était retournée au bruit; elle resta muette en apercevant Maurice.

– Monsieur, dit froidement le jeune républicain à celui qui tenait deux fois sa vie au bout de ces armes, monsieur, vous êtes le chevalier de Maison-Rouge?

– Et quand cela serait? répondit le chevalier.

– Oh! c’est que si cela est, vous êtes un homme brave et par conséquent un homme calme, et je vais vous dire deux mots.

– Parlez, dit le chevalier sans détourner ses pistolets.

– Vous pouvez me tuer, mais vous ne me tuerez pas avant que j’aie poussé un cri, ou plutôt je ne mourrai pas sans l’avoir poussé. Si je pousse ce cri, mille hommes qui cernent cette maison l’auront réduite en cendres avant dix minutes. Ainsi abaissez vos pistolets, et écoutez ce que je vais dire à madame.

– À Geneviève? dit le chevalier.

– À moi? murmura la jeune femme.

– Oui, à vous.

Geneviève, plus pâle qu’une statue, saisit le bras de Maurice; le jeune homme la repoussa.

– Vous savez ce que vous m’avez affirmé, madame, dit Maurice avec un profond mépris. Je vois maintenant que vous avez dit vrai. En effet, vous n’aimez pas M. Morand.

– Maurice, écoutez-moi! s’écria Geneviève.

– Je n’ai rien à entendre, madame, dit Maurice. Vous m’avez trompé; vous avez brisé d’un seul coup tous les liens qui scellaient mon cœur au vôtre. Vous avez dit que vous n’aimiez pas M. Morand, mais vous ne m’avez pas dit que vous en aimiez un autre.

– Monsieur, dit le chevalier, que parlez-vous de Morand, ou plutôt de quel Morand parlez-vous?

– De Morand le chimiste.

– Morand le chimiste est devant vous. Morand le chimiste et le chevalier de Maison-Rouge ne font qu’un.

Et allongeant la main vers une table voisine, il eut en un instant coiffé cette perruque noire qui l’avait si longtemps rendu méconnaissable aux yeux du jeune républicain.

– Ah! oui, dit Maurice avec un redoublement de dédain; oui, je comprends, ce n’est pas Morand que vous aimiez, puisque Morand n’existait pas; mais le subterfuge, pour en être plus adroit, n’en est pas moins méprisable.

Le chevalier fit un mouvement de menace.

– Monsieur, continua Maurice, veuillez me laisser causer un instant avec madame; assistez même à la causerie, si vous voulez; elle ne sera pas longue, je vous en réponds.

Geneviève fit un mouvement pour inviter Maison-Rouge à prendre patience.

– Ainsi, continua Maurice, ainsi, vous, Geneviève, vous m’avez rendu la risée de mes amis! l’exécration des miens! Vous m’avez fait servir, aveugle que j’étais, à tous vos complots! vous avez tiré de moi l’utilité que l’on tire d’un instrument! Écoutez: c’est une action infâme! mais vous en serez punie, madame! car monsieur que voici va me tuer sous vos yeux! Mais avant cinq minutes, il sera là, lui aussi, gisant à vos pieds, ou, s’il vit, ce sera pour porter sa tête sur un échafaud.

– Lui mourir! s’écria Geneviève; lui porter sa tête sur l’échafaud! Mais vous ne savez donc pas, Maurice, que lui c’est mon protecteur, celui de ma famille; que je donnerais ma vie pour la sienne; que s’il meurt je mourrai, et que si vous êtes mon amour, vous, lui est ma religion?

– Ah! dit Maurice, vous allez peut-être continuer de dire que vous m’aimez. En vérité, les femmes sont trop faibles et trop lâches.

Puis, se retournant:

– Allons, monsieur, dit-il au jeune royaliste, il faut me tuer ou mourir.

– Pourquoi cela?

– Parce que si vous ne me tuez pas, je vous arrête.

Maurice étendit la main pour le saisir au collet.

– Je ne vous disputerai pas ma vie, dit le chevalier de Maison-Rouge, tenez!

Et il jeta ses armes sur un fauteuil.

– Et pourquoi ne me disputerez-vous pas votre vie?

– Parce que ma vie ne vaut pas le remords que j’éprouverais de tuer un galant homme; et puis surtout, surtout parce que Geneviève vous aime.

– Ah! s’écria la jeune femme en joignant les mains; ah! que vous êtes toujours bon, grand, loyal et généreux, Armand!

Maurice les regardait tous deux avec un étonnement presque stupide.

– Tenez, dit le chevalier, je rentre dans ma chambre; je vous donne ma parole d’honneur que ce n’est point pour fuir, mais pour cacher un portrait.

Maurice porta vivement les yeux vers celui de Geneviève; il était à sa place.

Soit que Maison-Rouge eût deviné la pensée de Maurice, soit qu’il eût voulu pousser au comble la générosité:

– Allons, dit-il, je sais que vous êtes républicain; mais je sais que vous êtes en même temps un cœur pur et loyal. Je me confierai à vous jusqu’à la fin: regardez!

Et il tira de sa poitrine une miniature qu’il montra à Maurice: c’était le portrait de la reine.

Maurice baissa la tête et appuya la main sur son front.

– J’attends vos ordres, monsieur, dit Maison-Rouge; si vous voulez mon arrestation, vous frapperez à cette porte quand il sera temps que je me livre. Je ne tiens plus à la vie, du moment où cette vie n’est plus soutenue par l’espérance de sauver la reine.

Le chevalier sortit sans que Maurice fît un seul geste pour le retenir.

À peine fut-il hors de la chambre que Geneviève se précipita aux pieds du jeune homme.

– Pardon, dit-elle, pardon, Maurice, pour tout le mal que je vous ai fait; pardon pour mes tromperies, pardon au nom de mes souffrances et de mes larmes, car, je vous le jure, j’ai bien pleuré, j’ai bien souffert. Ah! mon mari est parti ce matin; je ne sais où il est allé, et peut-être ne le reverrai-je plus; et maintenant un seul ami me reste, non pas un ami, un frère, et vous allez le faire tuer. Pardon, Maurice! pardon!

Maurice releva la jeune femme.

– Que voulez-vous? dit-il, il y a de ces fatalités-là; tout le monde joue sa vie à cette heure; le chevalier de Maison-Rouge a joué comme les autres, mais il a perdu; maintenant il faut qu’il paye.

– C’est-à-dire qu’il meure, si je vous comprends bien.

– Oui.

– Il faut qu’il meure, et c’est vous qui me dites cela?

– Ce n’est pas moi, Geneviève, c’est la fatalité.

– La fatalité n’a pas dit son dernier mot dans cette affaire, puisque vous pouvez le sauver, vous.

– Aux dépens de ma parole, et par conséquent de mon honneur. Je comprends, Geneviève.