– Bien, dit-il, c’est fait.
– Où conduit-on la prisonnière? demanda le chef de l’escorte.
Richard prit une seconde prise de tabac et regarda sa femme.
– Dame! dit celle-ci, nous n’étions pas prévenus, de sorte que nous ne savons guère…
– Cherche! dit le brigadier.
– Il y a la chambre du conseil, reprit la femme.
– Hum! c’est bien grand, murmura Richard.
– Tant mieux! si elle est grande, on pourra plus facilement y placer des gardes.
– Va pour la chambre du conseil, dit Richard; mais elle est inhabitable pour le moment, car il n’y a pas de lit.
– C’est vrai, répondit la femme, je n’y avais pas songé.
– Bah! dit un des gendarmes, on y mettra un lit demain, et demain sera bientôt venu.
– D’ailleurs, la citoyenne peut passer cette nuit, dans notre chambre; n’est-ce pas, notre homme? dit la femme Richard.
– Eh bien, et nous, donc? dit le concierge.
– Nous ne nous coucherons pas; comme l’a dit le citoyen gendarme, une nuit est bientôt passée.
– Alors, dit Richard, conduisez la citoyenne dans ma chambre.
– Pendant ce temps-là, vous préparerez notre reçu, n’est-ce pas?
– Vous le trouverez en revenant.
La femme Richard prit une chandelle qui brûlait sur la table, et marcha la première.
Marie-Antoinette la suivit sans mot dire, calme et pâle, comme toujours; deux guichetiers, auxquels la femme Richard fit un signe, fermèrent la marche. On montra à la reine un lit auquel la femme Richard s’empressa de mettre des draps blancs. Les guichetiers s’installèrent aux issues; puis la porte fut refermée à double tour, et Marie-Antoinette se trouva seule.
Comment elle passa cette nuit, nul le sait, puisqu’elle la passa face à face avec Dieu.
Ce fut le lendemain seulement que la reine fut conduite dans la chambre du conseil, quadrilatère allongé dont le guichet d’entrée donne sur un corridor de la Conciergerie, et que l’on avait coupé dans toute sa longueur par une cloison qui n’atteignait pas à la hauteur du plafond.
L’un des compartiments était la chambre des hommes de garde.
L’autre était celle de la reine.
Une fenêtre grillée de barreaux épais éclairait chacune de ces deux cellules.
Un paravent, substitué à une porte, isolait la reine de ses gardiens, et fermait l’ouverture du milieu.
La totalité de cette chambre était carrelée de briques sur champ.
Enfin les murs avaient été décorés autrefois d’un cadre de bois doré d’où pendaient encore des lambeaux de papier fleurdelisé.
Un lit dressé en face de la fenêtre, une chaise placée près du jour, tel était l’ameublement de la prison royale.
En y entrant, la reine demanda qu’on lui apportât ses livres et son ouvrage.
On lui apporta les Révolutions d’Angleterre, qu’elle avait commencées au Temple, le Voyage du jeune Anarcharsis, et sa tapisserie.
De leur côté, les gendarmes s’établirent dans la cellule voisine. L’histoire a conservé leurs noms, comme elle fait des êtres les plus infimes que la fatalité associe aux grandes catastrophes, et qui voient refléter sur eux un fragment de cette lumière que jette la foudre en brisant, soit les trônes des rois, soit les rois eux-mêmes.
Ils s’appelaient Duchesne et Gilbert.
La Commune avait désigné ces deux hommes, qu’elle connaissait pour bons patriotes, et ils devaient rester à poste fixe dans leur cellule jusqu’au jugement de Marie-Antoinette: on espérait éviter par ce moyen les irrégularités presque inévitables d’un service qui change plusieurs fois le jour, et l’on conférait une responsabilité terrible aux gardiens.
La reine fut, dès ce jour même, par la conversation de ces deux hommes, dont toutes les paroles arrivaient jusqu’à elles, lorsque aucun motif ne les forçait à baisser la voix, la reine, disons-nous, fut instruite de cette mesure; elle en ressentit à la fois de la joie et de l’inquiétude; car, si, d’un côté, elle se disait que ces hommes devaient être bien sûrs, puisqu’on les avait choisis entre tant d’hommes, d’un autre côté, elle réfléchissait que ses amis trouveraient bien plus d’occasions de corrompre deux gardiens connus et à poste fixe que cent inconnus désignés par le hasard et passant auprès d’elle à l’improviste et pour un seul jour.
La première nuit, avant de se coucher, un des deux gendarmes avait fumé selon son habitude; la vapeur du tabac glissa par les ouvertures de la cloison et vint assiéger la malheureuse reine, dont l’infortune avait irrité toutes les délicatesses au lieu de les émousser.
Bientôt elle se sentit prise de vapeurs et de nausées: sa tête s’embarrassa des pesanteurs de l’asphyxie; mais, fidèle à son système d’indomptable fierté, elle ne se plaignit point.
Tandis qu’elle veillait de cette veille douloureuse et que rien ne troublait le silence de la nuit, elle crut entendre comme un gémissement qui venait du dehors; ce gémissement était lugubre et prolongé, c’était quelque chose de sinistre et de perçant comme les bruits du vent dans les corridors déserts, quand la tempête emprunte une voix humaine pour donner la vie aux passions des éléments.
Bientôt elle reconnut que ce bruit qui l’avait fait tressaillir d’abord, que ce cri douloureux et persévérant était la plainte lugubre d’un chien hurlant sur le quai. Elle pensa aussitôt à son pauvre Black, auquel elle n’avait pas songé au moment où elle avait été enlevée du Temple, et dont elle crut reconnaître la voix. En effet, le pauvre animal, qui, par trop de vigilance, avait perdu sa maîtresse, était descendu invisible derrière elle, avait suivi sa voiture jusqu’aux grilles de la Conciergerie, et ne s’en était éloigné que parce qu’il avait failli être coupé en deux par la double lame de fer qui s’était refermée derrière elle.
Mais bientôt le pauvre animal était revenu, et, comprenant que sa maîtresse était renfermée dans ce grand tombeau de pierre, il l’appelait en hurlant, et attendait, à dix pas de la sentinelle, la caresse d’une réponse.
La reine répondit par un soupir qui fit dresser l’oreille à ses gardiens.
Mais, comme ce soupir fut le seul, et qu’aucun bruit ne lui succéda dans la chambre de Marie-Antoinette, ses gardiens se rassurèrent bientôt et retombèrent dans leur assoupissement.
Le lendemain, au point du jour, la reine était levée et habillée. Assise près de la fenêtre grillée, dont le jour, tamisé par les barreaux, descendait bleuâtre sur ses mains amaigries, elle lisait en apparence, mais sa pensée était bien loin du livre.