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Le gendarme Gilbert entr’ouvrit le paravent et la regarda en silence. Marie-Antoinette entendit le cri du meuble qui se repliait sur lui-même en frôlant le parquet, mais elle ne leva point la tête.

Elle était placée de manière à ce que les gendarmes pussent voir sa tête entièrement baignée de cette lumière matinale.

Le gendarme Gilbert fit signe à son camarade de venir regarder avec lui par l’ouverture.

Duchesne se rapprocha.

– Vois donc, dit Gilbert à voix basse, comme elle est pâle; c’est effrayant! Ses yeux bordés de rouge annoncent qu’elle souffre; on dirait qu’elle a pleuré.

– Tu sais bien, dit Duchesne, que la veuve Capet ne pleure jamais; elle est trop fière pour cela.

– Alors, c’est qu’elle est malade, dit Gilbert.

Puis, haussant la voix:

– Dis donc, citoyenne Capet, demanda-t-il, est-ce que tu es malade?

La reine leva lentement les yeux, et son regard se fixa clair et interrogateur sur ces deux hommes.

– Est-ce que c’est à moi que vous parlez, messieurs? demanda-t-elle d’une voix pleine de douceur, car elle avait cru remarquer une nuance d’intérêt dans l’accent de celui qui lui avait adressé la parole.

– Oui, citoyenne, c’est à toi, reprit Gilbert, et nous te demandons si tu es malade.

– Pourquoi cela?

– Parce que tu as les yeux bien rouges.

– Et que tu es bien pâle en même temps, ajouta Duchesne.

– Merci, messieurs. Non, je ne suis point malade; seulement, j’ai beaucoup souffert cette nuit.

– Ah! oui, tes chagrins.

– Non, messieurs, mes chagrins étant toujours les mêmes, et la religion m’ayant appris à les mettre aux pieds de la croix, mes chagrins ne me rendent pas plus souffrante un jour que l’autre; non, je suis malade parce que je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit.

– Ah! la nouveauté du logement, le changement de lit, dit Duchesne.

– Et puis le logement n’est pas beau, ajouta Gilbert.

– Ce n’est pas non plus cela, messieurs, dit la reine en secouant la tête. Laide ou belle, ma demeure m’est indifférente.

– Qu’est-ce donc, alors?

– Ce que c’est?

– Oui.

– Je vous demande pardon de vous le dire; mais j’ai été fort incommodée de cette odeur de tabac que monsieur exhale encore en ce moment.

En effet, Gilbert fumait, ce qui, au reste, était sa plus habituelle occupation.

– Ah! mon Dieu! s’écria-t-il tout troublé de la douceur avec laquelle la reine lui parlait. C’est cela! que ne le disais-tu, citoyenne?

– Parce que je ne me suis pas cru le droit de vous gêner dans vos habitudes, monsieur.

– Ah bien, tu ne seras plus incommodée, par moi du moins, dit Gilbert en jetant sa pipe, qui alla se briser sur le carreau; car je ne fumerai plus.

Et il se retourna, emmenant son compagnon, et refermant le paravent.

– Possible qu’on lui coupe la tête, c’est l’affaire de la nation, cela; mais à quoi bon la faire souffrir, cette femme?

Nous sommes des soldats et non pas des bourreaux comme Simon.

– C’est un peu aristocrate, ce que tu fais là, compagnon, dit Duchesne en secouant la tête.

– Qu’appelles-tu aristocrate? Voyons, explique-moi un peu cela.

– J’appelle aristocrate tout ce qui vexe la nation et qui fait plaisir à ses ennemis.

– Ainsi, selon toi, dit Gilbert, je vexe la nation parce que je ne continue pas d’enfumer la veuve Capet? Allons donc! vois-tu, moi, continua le brave homme, je me rappelle mon serment à la patrie et la consigne de mon brigadier, voilà tout. Or, ma consigne, je la sais par cœur: «Ne pas laisser évader la prisonnière, ne laisser pénétrer personne auprès d’elle, écarter toute correspondance qu’elle voudrait nouer ou entretenir et mourir à mon poste.» Voilà ce que j’ai promis et je le tiendrai. Vive la nation!

– Ce que je t’en dis, reprit Duchesne, n’est pas que je t’en veuille, au contraire; mais cela me ferait de la peine que tu te compromisses.

– Chut! voilà quelqu’un.

La reine n’avait pas perdu un mot de cette conversation, quoiqu’elle eût été faite à voix basse. La captivité double l’acuité des sens.

Le bruit qui avait attiré l’attention des deux gardiens était celui de plusieurs personnes qui s’approchaient de la porte.

Elle s’ouvrit.

Deux municipaux entrèrent suivis du concierge et de quelques guichetiers.

– Eh bien, demandèrent-ils, la prisonnière?

– Elle est là, répondirent les deux gendarmes.

– Comment est-elle logée?

– Voyez.

Et Gilbert alla heurter au paravent.

– Que voulez-vous? demanda la reine.

– C’est la visite de la Commune, citoyenne Capet.

«Cet homme est bon, pensa Marie-Antoinette, et si mes amis le veulent bien…»

– C’est bon, c’est bon, dirent les municipaux en écartant Gilbert et en entrant chez la reine; il n’est pas besoin de tant de façons.

La reine ne leva point la tête, et l’on eût pu croire, à son impassibilité, qu’elle n’avait ni vu ni entendu ce qui venait de se passer, et qu’elle se croyait toujours seule.

Les délégués de la Commune observèrent curieusement tous les détails de la chambre, sondèrent les boiseries, le lit, les barreaux de la fenêtre qui donnait sur la cour des femmes, et, après avoir recommandé la plus minutieuse vigilance aux gendarmes, sortirent sans avoir adressé la parole à Marie-Antoinette et sans que celle-ci eût paru s’apercevoir de leur présence.

XXXV La salle des Pas-Perdus

Vers la fin de cette même journée où nous avons vu les municipaux visiter avec un soin si minutieux la prison de la reine, un homme, vêtu d’une carmagnole grise, la tête couverte d’épais cheveux noirs, et, par-dessus ces cheveux noirs, d’un de ces bonnets à poil qui distinguaient alors parmi le peuple les patriotes exagérés, se promenait dans la grande salle si philosophiquement appelée la salle des Pas-Perdus, et semblait fort attentif à regarder les allants et les venants qui forment la population ordinaire de cette salle, population fort augmentée à cette époque, où les procès avaient acquis une importance majeure et où l’on ne plaidait plus guère que pour disputer sa tête aux bourreaux et au citoyen Fouquier-Tinville, leur infatigable pourvoyeur.