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– Cet enfant est bien malade, dit le lieutenant avec une assurance qui fit retourner Fouquier-Tinville, déjà assis et prêt à interroger.

Le petit Capet leva les yeux et chercha dans la pénombre celui qui avait prononcé ces paroles, et il reconnut le même jeune homme qui, une fois déjà, avait, dans la cour du Temple, empêché Simon de le battre. Un rayonnement doux et intelligent circula dans ses prunelles d’un bleu foncé, mais ce fut tout.

– Ah! ah! c’est toi, citoyen Lorin, dit Simon appelant ainsi l’attention de Fouquier-Tinville sur l’ami de Maurice.

– Moi-même, citoyen Simon, répliqua Lorin avec son imperturbable aplomb.

Et, comme Lorin, quoique toujours prêt à faire face au danger, n’était point homme à le chercher inutilement, il profita de la circonstance pour saluer Fouquier-Tinville, qui lui rendit poliment son salut.

– Tu fais observer, je crois, citoyen, dit alors l’accusateur public, que l’enfant est malade; es-tu médecin?

– J’ai étudié la médecine, au moins, si je ne suis pas docteur.

– Eh bien, que lui trouves-tu?

– Comme symptôme de maladie? demanda Lorin.

– Oui.

– Je lui trouve les joues et les yeux bouffis, les mains pâles et maigres, les genoux tuméfiés; et, si je lui tâtais le pouls, je constaterais, j’en suis sûr, un mouvement de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix pulsations à la minute.

L’enfant parut insensible à l’énumération de ses souffrances.

– Et à quoi la science peut-elle attribuer l’état du prisonnier? demanda l’accusateur public.

Lorin se gratta le bout du nez en murmurant:

Philis veut me faire parler,

Je n’en ai pas la moindre envie.

Puis, tout haut:

– Ma foi, citoyen, répliqua-t-il, je ne connais pas assez le régime du petit Capet pour te répondre… Cependant…

Simon prêtait une oreille attentive, et riait sous cape de voir son ennemi tout près de se compromettre.

– Cependant, continua Lorin, je crois qu’il ne prend pas assez d’exercice.

– Je crois bien, le petit gueux! dit Simon, il ne veut plus marcher.

L’enfant resta insensible à l’apostrophe du cordonnier.

Fouquier-Tinville se leva, vint à Lorin, et lui parla tout bas.

Personne n’entendit les paroles de l’accusateur public; mais il était évident que ces paroles avaient la forme de l’interrogation.

– Oh! oh! crois-tu cela, citoyen? C’est bien grave pour une mère…

– En tout cas, nous allons le savoir, dit Fouquier; Simon prétend le lui avoir entendu dire à lui-même, et s’est engagé à le lui faire avouer.

– Ce serait hideux, dit Lorin; mais enfin cela est possible: l’Autrichienne n’est pas exempte de péché; et, à tort ou à raison, cela ne me regarde pas… On en a fait une Messaline; mais ne pas se contenter de cela et vouloir en faire une Agrippine, cela me parait un peu fort, je l’avoue.

– Voilà ce qui a été rapporté par Simon, dit Fouquier impassible.

– Je ne doute pas que Simon n’ait dit cela… il y a des hommes qu’aucune accusation n’effraye, même les accusations impossibles… Mais ne trouves-tu pas, continua Lorin en regardant fixement Fouquier, ne trouves-tu pas, toi qui es un homme intelligent et probe, toi qui es un homme fort enfin, que demander à un enfant de pareils détails sur celle que les lois les plus naturelles et les plus sacrées de la nature lui ordonnent de respecter, c’est presque insulter à l’humanité tout entière dans la personne de cet enfant?

L’accusateur ne sourcilla point; il tira une note de sa poche et la fit voir à Lorin.

– La Convention m’ordonne d’informer, dit-il; le reste ne me regarde pas, j’informe.

– C’est juste, dit Lorin; et j’avoue que, si cet enfant avouait…

Et le jeune homme secoua la tête avec dégoût.

– D’ailleurs, continua Fouquier, ce n’est pas sur la seule dénonciation de Simon que nous procédons; tiens, l’accusation est publique.

Et Fouquier tira un second papier de sa poche.

Celui-là, c’était un numéro de la feuille qu’on appelait le Père Duchesne, et qui, comme on le sait, était rédigée par Hébert.

L’accusation, en effet, y était formulée en toutes lettres.

– C’est écrit, c’est même imprimé, dit Lorin; mais n’importe, jusqu’à ce que j’aie entendu une pareille accusation sortir de la bouche de l’enfant, je m’entends, sortir volontairement, librement, sans menaces… eh bien…

– Eh bien?…

– Eh bien, malgré Simon et Hébert, je douterais comme tu doutes toi-même.

Simon guettait impatiemment l’issue de cette conversation; le misérable ignorait le pouvoir qu’exerce sur l’homme intelligent le regard qu’il démêle dans la foule: c’est un attrait tout de sympathie ou une impression de haine subite. Parfois c’est une puissance qui repousse, parfois c’est une force qui attire, qui fait découler la pensée et dériver la personne même de l’homme jusqu’à cet autre homme de force égale ou de force supérieure qu’il reconnaît dans la foule.

Mais Fouquier avait senti le poids du regard de Lorin, et voulait être compris de cet observateur.

– L’interrogatoire va commencer, dit l’accusateur public; greffier, prends la plume.

Celui-ci venait d’écrire les préliminaires d’un procès-verbal, et attendait, comme Simon, comme Hanriot, comme tous enfin, que le colloque de Fouquier-Tinville et de Lorin eût cessé.

L’enfant seul paraissait complètement étranger à la scène dont il était le principal acteur, et avait repris ce regard atone qu’avait un instant illuminé l’éclair d’une suprême intelligence.

– Silence! dit Hanriot, le citoyen Fouquier-Tinville va interroger l’enfant.

– Capet, dit l’accusateur, sais-tu ce qu’est devenue ta mère?

Le petit Louis passa d’une pâleur de marbre à une rougeur brûlante.

Mais il ne répondit pas.

– M’as-tu entendu, Capet? reprit l’accusateur.

Même silence.

– Oh! il entend bien, dit Simon; mais il est comme les singes, il ne veut pas répondre, de peur qu’on ne le prenne pour un homme et qu’on ne le fasse travailler.

– Réponds, Capet, dit Hanriot; c’est la commission de la Convention qui t’interroge, et tu dois obéissance aux lois.