Выбрать главу

L’enfant pâlit, mais ne répondit pas.

Simon fit un geste de rage; chez ces natures brutales et stupides, la fureur est une ivresse accompagnée des hideux symptômes de l’ivresse du vin.

– Veux-tu répondre, louveteau! dit-il en lui montrant le poing.

– Tais-toi, Simon, dit Fouquier-Tinville, tu n’as pas la parole.

Ce mot, dont il avait pris l’habitude au tribunal révolutionnaire, lui échappa.

– Entends-tu, Simon, dit Lorin, tu n’as pas la parole; c’est la seconde fois qu’on te dit cela devant moi; la première, c’était quand tu accusais la fille de la mère Tison, à laquelle tu as eu le plaisir de faire couper le cou.

Simon se tut.

– Ta mère t’aimait-elle, Capet? demanda Fouquier.

Même silence.

– On dit que non, continua l’accusateur.

Quelque chose comme un pâle sourire passa sur les lèvres de l’enfant.

– Mais quand je vous dis, hurla Simon, qu’il m’a dit à moi qu’elle l’aimait trop.

– Regarde, Simon, comme c’est fâcheux que le petit Capet, si bavard dans le tête-à-tête, devienne muet devant le monde, dit Lorin.

– Oh! si nous étions seuls! dit Simon.

– Oui, si vous étiez seuls, mais vous n’êtes pas seuls, malheureusement. Oh! si vous étiez seuls, brave Simon, excellent patriote, comme tu rosserais le pauvre enfant, hein? Mais tu n’es pas seul, et tu n’oses pas, être infâme! devant nous autres, honnêtes gens, qui savons que les anciens, sur lesquels nous essayons de nous modeler, respectaient tout ce qui était faible; tu n’oses pas, car tu n’es pas seul, et tu n’es pas vaillant, mon digne homme, quand tu as des enfants de cinq pieds six pouces à combattre.

– Oh!… murmura Simon en grinçant des dents.

– Capet, reprit Fouquier, as-tu fait quelque confidence à Simon?

Le regard de l’enfant prit, sans se détourner, une expression d’ironie impossible à décrire.

– Sur ta mère? continua l’accusateur.

Un éclair de mépris passa dans le regard.

– Réponds oui ou non, s’écria Hanriot.

– Réponds oui! hurla Simon en levant son tire-pied sur l’enfant.

L’enfant frissonna, mais ne fit aucun mouvement pour éviter le coup.

Les assistants poussèrent une espèce de cri de répulsion.

Lorin fit mieux, il s’élança, et, avant que le bras de Simon se fût abaissé, il le saisit par le poignet.

– Veux-tu me lâcher? vociféra Simon devenant pourpre de rage.

– Voyons, dit Fouquier, il n’y a point de mal à ce qu’une mère aime son enfant; dis-nous de quelle manière ta mère t’aimait, Capet. Cela peut lui être utile.

Le jeune prisonnier tressaillit à cette idée qu’il pouvait être utile à sa mère.

– Elle m’aimait comme une mère aime son fils, monsieur, dit-il; il n’y a pas deux manières pour les mères d’aimer leurs enfants, ni pour les enfants d’aimer leur mère.

– Et moi, petit serpent, je soutiens que tu m’as dit que ta mère…

– Tu auras rêvé cela, interrompit tranquillement Lorin; tu dois avoir souvent le cauchemar, Simon.

– Lorin! Lorin! grinça Simon.

– Eh bien, oui, Lorin; après! Il n’y a pas moyen de le battre, Lorin: c’est lui qui bat les autres quand ils sont méchants; il n’y a pas moyen de le dénoncer, car ce qu’il vient de faire en arrêtant ton bras, il l’a fait devant le général Hanriot et le citoyen Fouquier-Tinville, qui l’approuvent, et ils ne sont pas des tièdes, ceux-là! Il n’y a donc pas moyen de le faire guillotiner un peu, comme Héloïse Tison; c’est fâcheux, c’est même enrageant, mais c’est comme cela, mon pauvre Simon!

– Plus tard! plus tard! répondit le cordonnier avec son ricanement d’hyène.

– Oui, cher ami, dit Lorin; mais j’espère, avec l’aide de l’Être suprême!… ah! tu t’attendais que j’allais dire avec l’aide de Dieu? mais j’espère, avec l’aide de l’Être suprême et de mon sabre, t’avoir éventré auparavant; mais range-toi, Simon, tu m’empêches de voir.

– Brigand!

– Tais-toi! tu m’empêches d’entendre.

Et Lorin écrasa Simon de son regard.

Simon crispait ses poings, dont les noires bigarrures le rendaient fier; mais comme l’avait dit Lorin, il lui fallait se borner là.

– Maintenant qu’il a commencé à parler, dit Hanriot, il continuera sans doute; continue, citoyen Fouquier.

– Veux-tu répondre maintenant? demanda Fouquier.

L’enfant rentra dans son silence.

– Tu vois, citoyen, tu vois! dit Simon.

– L’obstination de cet enfant est étrange, dit Hanriot, troublé malgré lui par cette fermeté toute royale.

– Il est mal conseillé, dit Lorin.

– Par qui? demanda Hanriot.

– Dame, par son patron.

– Tu m’accuses? s’écria Simon; tu me dénonces?… Ah! c’est curieux…

– Prenons-le par la douceur, dit Fouquier.

Se retournant alors vers l’enfant, qu’on eût dit complètement insensible:

– Voyons, mon enfant, dit-il, répondez à la commission nationale; n’aggravez pas votre situation en refusant des éclaircissements utiles; vous avez parlé au citoyen Simon des caresses que vous faisait votre mère, de la façon dont elle vous faisait ces caresses, de sa façon de vous aimer.

Louis promena sur l’assemblée un regard qui devint haineux en s’arrêtant sur Simon, mais il ne répondit pas.

– Vous trouvez-vous malheureux? demanda l’accusateur; vous trouvez-vous mal logé, mal nourri, mal traité? voulez-vous plus de liberté, un autre ordinaire, une autre prison, un autre gardien? voulez-vous un cheval pour vous promener? voulez-vous qu’on vous accorde la société d’enfants de votre âge?

Louis reprit le profond silence dont il n’était sorti que pour défendre sa mère.

La commission demeura interdite d’étonnement; tant de fermeté, tant d’intelligence étaient incroyables dans un enfant.

– Hein! ces rois, dit Hanriot à voix basse, quelle race! c’est comme les tigres; tout petits, ils ont de la méchanceté.

– Comment rédiger le procès-verbal? demanda le greffier embarrassé.

– Il n’y a qu’à en charger Simon, dit Lorin; il n’y a rien à écrire, cela fera son affaire à merveille.

Simon montra le poing à son implacable ennemi.

Lorin se mit à rire.

– Tu ne riras point comme cela le jour où tu éternueras dans le sac, dit Simon ivre de fureur.