– Et ce passeport? dit Geneviève.
– Je l’ai toujours; il vaut un million aujourd’hui; il vaut plus que cela, Geneviève, il vaut la vie, il vaut le bonheur!
– Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria la jeune femme, soyez béni!
– Maintenant, ma fortune consiste, tu le sais, en une terre que régit un vieux serviteur de la famille, patriote pur, âme loyale dans laquelle nous pouvons nous confier. Il m’en fera passer les revenus où je voudrai. En gagnant Boulogne, nous passerons chez lui.
– Où demeure-t-il donc?
– Près d’Abbeville.
– Quand partirons-nous, Maurice?
– Dans une heure.
– Il ne faut pas qu’on sache que nous partons.
– Personne ne le saura. Je cours chez Lorin; il a un cabriolet sans cheval! moi, j’ai un cheval sans voiture; nous partirons aussitôt que je serai revenu. Toi, reste ici, Geneviève, et prépare toutes choses pour ce départ. Nous avons besoin de peu de bagages: nous rachèterons ce qui nous manquera en Angleterre. Je vais donner à Scévola une commission qui l’éloigne. Lorin lui expliquera ce soir notre départ: et ce soir nous serons déjà loin.
– Mais, en route, si l’on nous arrête?
– N’avons-nous point notre passeport? Nous allons chez Hubert, c’est le nom de cet intendant. Hubert fait partie de la municipalité d’Abbeville; d’Abbeville à Boulogne, il nous accompagne et nous sauvegarde; à Boulogne, nous achèterons ou nous fréterons une barque. Je puis, d’ailleurs, passer au comité et me faire donner une mission pour Abbeville. Mais non, pas de supercherie, n’est-ce pas, Geneviève? Gagnons notre bonheur en risquant notre vie.
– Oui, oui, mon ami, et nous réussirons. Mais comme tu es parfumé ce matin, mon ami! dit la jeune femme en cachant son visage dans la poitrine de Maurice.
– C’est vrai; j’avais acheté un bouquet de violettes à ton intention, ce matin, en passant devant le Palais-Égalité; mais, en entrant ici, en te voyant si triste, je n’ai plus pensé qu’à te demander les causes de cette tristesse.
– Oh! donne-le-moi, je te le rendrai.
Geneviève respira l’odeur du bouquet avec cette espèce de fanatisme que les organisations nerveuses ont presque toujours pour les parfums.
Tout à coup ses yeux se mouillèrent de larmes.
– Qu’as-tu? demanda Maurice.
– Pauvre Héloïse! murmura Geneviève.
– Ah! oui, fit Maurice avec un soupir. Mais, pensons à nous, chère amie, et laissons les morts, de quelque parti qu’ils soient, dormir dans la tombe que le dévouement leur a creusée. Adieu! je pars.
– Reviens bien vite.
– En moins d’une demi-heure je suis ici.
– Mais si Lorin n’était pas chez lui?
– Qu’importe! son domestique me connaît; ne puis-je prendre chez lui tout ce qu’il me plaît, même en son absence, comme lui ferait ici?
– Bien! bien!
– Toi, ma Geneviève, prépare tout, en te bornant, comme je te le dis, au strict nécessaire; il ne faut pas que notre départ ait l’air d’un déménagement.
– Sois tranquille.
Le jeune homme fit un pas vers la porte.
– Maurice! dit Geneviève.
Il se retourna, et vit la jeune femme les bras étendus vers lui.
– Au revoir! au revoir! dit-il, mon amour, et bon courage! dans une demi-heure je suis de retour ici.
Geneviève demeura seule chargée, comme nous l’avons dit, des préparatifs du départ.
Ces préparatifs, elle les accomplissait avec une espèce de fièvre. Tant qu’elle resterait à Paris, elle se faisait à elle-même l’effet d’être doublement coupable. Une fois hors de France, une fois à l’étranger, il lui semblait que son crime, crime qui était plutôt celui de la fatalité que le sien, il lui semblait que son crime lui pèserait moins.
Elle allait même jusqu’à espérer que, dans la solitude et l’isolement, elle finirait par oublier qu’il existât d’autre homme que Maurice.
Ils devaient fuir en Angleterre, c’était une chose convenue. Ils auraient là une petite maison, un petit cottage bien seul, bien isolé, bien fermé à tous les yeux; ils changeraient de nom, et, de leurs deux noms, ils en feraient un seul.
Là, ils prendraient deux serviteurs qui ignoreraient complètement leur passé. Le hasard voulait que Maurice et Geneviève parlassent tous deux anglais.
Ni l’un ni l’autre ne laissait rien en France qu’il eût à regretter, si ce n’est cette mère que l’on regrette toujours, fût-elle une marâtre, et qu’on appelle la patrie.
Geneviève commença donc à disposer les objets qui étaient indispensables à leur voyage ou plutôt à leur fuite.
Elle éprouvait un plaisir indicible à distinguer des autres, parmi ces objets, ceux qui avaient la prédilection de Maurice: l’habit qui lui prenait le mieux la taille, la cravate qui seyait le mieux à son teint, les livres qu’il avait feuilletés le plus souvent.
Elle avait déjà fait son choix; déjà, dans l’attente des coffres qui devaient les renfermer, habits, linge, volumes couvraient les chaises, les canapés, le piano.
Soudain elle entendit la clef grincer dans la serrure.
– Bon! dit-elle, c’est Scévola qui rentre. Maurice ne l’aurait-il pas rencontré?
Elle continua sa besogne.
Les portes du salon étaient ouvertes; elle entendit l’officieux remuer dans l’antichambre.
Justement elle tenait un rouleau de musique et cherchait un lien pour l’assujettir.
– Scévola! ajouta-t-elle.
Un pas, qui allait se rapprochant, retentit dans la pièce voisine.
– Scévola! répéta Geneviève, venez, je vous prie.
– Me voici! dit une voix.
À l’accent de cette voix, Geneviève se retourna brusquement et poussa un cri terrible.
– Mon mari! s’écria-t-elle.
– Moi-même, dit avec calme Dixmer.
Geneviève était sur une chaise, élevant les bras pour chercher dans une armoire un lien quelconque; elle sentit que la tête lui tournait, elle étendit les bras et se laissa aller à la renverse, souhaitant de trouver un abîme au-dessous d’elle pour s’y précipiter.
Dixmer la retint dans ses bras, et la porta sur un canapé où il l’assit.
– Eh bien, qu’avez-vous donc, ma chère? et qu’y a-t-il? demanda Dixmer; ma présence produit-elle donc sur vous un si désagréable effet?
– Je me meurs! balbutia Geneviève en se renversant en arrière et en appuyant ses deux mains sur ses yeux, pour ne pas voir la terrible apparition.