Une maison forte eût été plus exact, car sous le toit de tuiles roses à quatre pentes, c’était simplement un quadrilatère de pierre cantonné aux angles supérieurs de quatre tourelles carrées en forme d’échauguettes mais l’ensemble, encadré d’arbres et de ce qui semblait être un jardin foisonnant, ne manquait ni d’allure ni de noblesse.
— Je ne vous conseille pas d’aller y voir de plus près ! Contentez-vous de regarder de loin : je vous prêterai une longue-vue.
— Et pourquoi n’irions-nous pas ? demanda Mme de Sommières en rejoignant son hôtesse et Plan-Crépin au bord de la terrasse.
— Ça n’a l’air de rien, mais d’ici ça fait presque trois quarts de lieue (apparemment elle ne s’était pas encore décidée à adopter le système métrique de la République) et je ne vous vois pas vous traîner là-bas avec tous ces frous-frous ! ajouta-t-elle en considérant avec sévérité la longue jupe « princesse » en soie violette de sa cousine d’où dépassaient de fins escarpins de cuir assortis et, parfois, l’éclair blanc d’un jupon. Nous sommes au XXe siècle, Amélie, que diable ! Le temps des falbalas est révolu ! conclut-elle en tapant sur son pantalon de gros velours côtelé qui, retenu par une ceinture de flanelle rouge drapée autour du ventre, lui donnait l’apparence d’un maçon.
— Je vois, c’est celui des corps de métier ! riposta l’interpellée en riant. Mais, en admettant que je puisse traîner mes falbalas jusque-là, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas aller y faire un tour ? J’ai toujours adoré les vieilles demeures et j’ai entendu parler de celle-là.
— Parce que c’est mal habité ! Tout ce dont vous risquez d’écoper, c’est de coups de fusil à grenaille !
— Oh ! émit Marie-Angéline, la mine offusquée. Et sauriez-vous nous dire, cousine Prisca, qui sont ces gens ?
— Des Mexicains, à ce qu’il paraîtrait. Ils ont acheté le domaine cet automne. Urgarrain a été mis aux enchères en vente publique après la mort du dernier propriétaire, José Yturbide, revenu y rendre l’âme après avoir perdu, outre-Atlantique, la fortune que ses ancêtres avaient tirée de la chasse à la baleine. On l’a enterré dans le cimetière et le notaire s’est occupé de la liquidation des biens. Il y restait de belles choses parce que ceux d’avant avaient du goût et ça a attiré du monde, mais le contenant et le contenu ont été enlevés par un antiquaire de Paris qui l’avait acheté au nom de sa fiancée mexicaine. Mais je n’en sais pas plus ! Moi, les affaires des autres ne me regardent pas et si ces gens veulent vivre cloîtrés, ça les regarde !
— Vous n’êtes pas curieuse, Prisca ! Vous arrive-t-il de lire les journaux ?
— Le moins souvent possible et jamais ceux de Paris ! Les agissements de « leur » République m’indiffèrent ! À présent, je vais vous laisser faire la sieste ou achever votre installation. Faut que j’aille à la ferme rencontrer le vétérinaire. J’ai un taureau qui bat de l’aile…
Elle quitta la terrasse en traînant ses grosses bottes sur le dallage mais se retourna avant de rentrer :
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, adressez-vous à Fauvel. Elle s’entend mieux que moi à la maison…
À l’énoncé de son nom, l’intéressée apparut comme par enchantement. Fauvel, ou plutôt Honorine de Fauvel pour lui donner son nom entier, jouait à Saint-Adour l’équivalent du rôle de Marie-Angéline rue Alfred-de-Vigny. Du même âge que sa cousine et employeuse, la soixantaine sonnée, elle remplissait deux tâches bien différentes : veiller à la bonne marche de la maison où elle régnait pratiquement sur les trois domestiques et dire des prières.
Il faut expliquer que, dans sa jeunesse, Mlle de Saint-Adour, qui n’était pas plus vilaine qu’une autre et possédait une belle fortune, avait obstinément refusé de se marier par crainte de devoir confier à un époux plus ou moins fiable le soin de gérer ses biens. Afin de ne pas être traitée de vieille fille et d’avoir droit au vocable Madame, elle s’était fait recevoir chanoinesse d’un chapitre bavarois où elle ne mit les pieds qu’une fois, la guerre s’étant par la suite chargée de disperser bien des gens. De cette opération, elle avait retenu un document qu’elle appelait son « mari de parchemin », et l’obligation de dire chaque jour l’office du couvent. Comme cet exercice l’assommait, elle avait récupéré Honorine, chargée par elle de s’acquitter de ce devoir en ses lieu et place. Autrement dit, Honorine, tout en aidant la cuisinière à préparer les confitures, récitait à heures fixes les heures canoniales. Pour l’édification de tous, elle accomplissait cette tâche avec beaucoup de dignité. C’était une personne longiligne, assez évanescente pour qu’en la voyant flotter à travers les pièces et se poser parfois sur un fauteuil d’un air exténué, ceux qui ne la connaissaient pas eussent tendance à chercher autour d’eux un éventuel flacon de sels d’alcali. Elle se vêtait de tuniques blanches ou grises selon la saison, descendant jusqu’à ses pieds immenses chaussés immuablement de souliers noirs à bouts carrés et à boucles d’argent comme en mettaient jadis les ecclésiastiques, qui pouvaient la porter à travers la maison à une vitesse étonnante. Quant à ses « frondaisons », selon l’expression de la chanoinesse, elles étaient ramassées en un épais chignon de nattes poivre et sel sévèrement tirées et adoucies seulement sur le front par une frange de petites mèches frisottées dont elle prenait un soin extrême.
Plus grande d’une bonne demi-tête que Mme de Saint-Adour, elle formait avec elle une équipe surprenante mais qui fonctionnait, la chanoinesse assurant tous les devoirs d’un gentilhomme fermier sans cesse sur ses terres, prisant à longueur de journée un tabac qui lui jaunissait les narines, buvant volontiers la « goutte » avec ses métayers et jouant aux cartes avec eux, mais devenue une autorité en matière d’élevage. Elle n’hésitait pas à traverser la moitié de l’Europe pour acheter des bêtes d’une race particulière, afin d’améliorer sa propre production, et jouissait de ce fait du respect de tous. Quant à Honorine, élevée plutôt à la dure dans un couvent gascon, elle en avait retiré une intense soif de confort dont elle faisait profiter la château et le goût d’une cuisine odorante et même raffinée, grâce à la sœur maître queux du couvent qui, le dimanche et les jours de fête, laissait parler un talent hors du commun, se dédommageant ainsi des austérités du quotidien. Honorine en avait rapporté quelques recettes qu’elle partagea généreusement avec Marité, la vieille cuisinière d’une maison devenue, à la surprise de Mme de Sommières, un endroit bien agréable à vivre. À tant de louables qualités, la vieille fille joignait un défaut qui gênait un peu ses relations avec Prisca : elle était peureuse comme une couleuvre.
Le château lui-même se composait de deux pavillons séparés par une terrasse donnant sur les anciennes douves, véritable paradis des grenouilles, et sur la campagne. C’était le royaume des plantes grimpantes : ipomées, glycines, clématites, remplacées sur les deux façades par de vénérables rosiers qui, à la floraison, embaumaient les lieux.
Quant à l’intérieur, il avait bénéficié lui aussi des bonnes idées d’Honorine. Ainsi, les chambres que la marquise jugeait sinistres avaient été nettoyées, rafraîchies par un coup de pinceau ici ou là, quelques étoffes aux coloris gais : avec leurs tapisseries anciennes, leurs tableaux récurés, de jolis objets mis en valeur… et le bouquet de fleurs disposé dans celles des invitées, elles étaient à présent tout à fait acceptables.
— Je n’aurais jamais cru qu’on en arriverait là, remarqua-t-elle tandis que Marie-Angéline défaisait leurs bagages. Prisca a l’air de traiter cette pauvre Honorine en quantité négligeable mais elle lui laisse la bride sur le cou et ce n’est pas plus mal ! Si vous aviez connu Saint-Adour avant la guerre, vous auriez partagé mes préventions. J’en ai encore froid dans le dos !
— Comme quoi, il ne faut jamais désespérer de rien. Et maintenant, quel est notre programme ?
— C’est vous qui avez voulu venir, vous devriez avoir une idée.
— Je pensais d’abord que nous aurions un excellent poste d’observation sans pour autant confier à notre hôtesse les raisons profondes de notre visite afin d’éviter de la déranger. C’est que je ne la connaissais que pour l’avoir rencontrée au mariage de nos cousins La Renaudie, il y a plus de vingt ans. Dans la situation où nous sommes, c’est l’emplacement de ce château qui avait attiré mon attention… Ma mémoire des lieux et de leurs occupants…