— Je vais y réfléchir et en parler à Adalbert. Mais c’est surtout l’idée de pouvoir vous surveiller qui me séduit…
Réintégrée dans sa chambre où Aldo la suivit, la vieille dame alla s’asseoir sur la « Récamier » de velours gris où elle aimait s’étendre dans la journée, quand elle souhaitait prendre un petit repos sans déranger l’harmonie de son grand lit à falbalas de satin et de mousseline. Aussitôt Marie-Angéline protesta :
— Nous ne nous couchons pas ?
— On verra plus tard, je n’ai plus sommeil ! Viens t’asseoir près de moi, Aldo ! ajouta-t-elle en tapotant le siège.
— Quelque chose ne va pas ?
— En effet, mais je ne voulais en parler qu’en famille… dans laquelle, bien sûr, Adalbert a gagné sa belle place. Voilà ! Ne le prends pas en mauvaise part mais je partage le sentiment de ce jeune substitut, il m’est profondément désagréable de savoir ce pauvre Vauxbrun abandonné au fond de sa maison dévastée, tel un détritus dans une poubelle !
— Je suis d’accord avec vous, Tante Amélie. Si la découverte n’avait pas été faite en présence de ce fils tombé du ciel, j’aurais déjà confié l’affaire à Langlois, sous le sceau du secret. Il n’ignore rien de ma situation actuelle et je pense qu’il aurait agi en conséquence. D’autant que plus on attendra et plus l’autopsie sera difficile. Mais il fallait à tout prix clouer le bec à ce jeune fou.
— Et le voilà parti à la recherche de ceux qu’il croit les assassins de son père. On ne sait s’il sera, à l’avenir, un champion du réquisitoire, mais il est encore jeune et pourrait laisser échapper une parole malheureuse…
— Dans ce cas, que voulez-vous que je fasse ?
— Toi, rien… sinon m’autoriser à inviter ce cher commissaire à dîner, à déjeuner… ou à boire un verre de champagne… mais hors de ta présence. Tu pourrais, pendant ce temps, te rendre, en compagnie d’Adalbert, dans un lieu suffisamment fréquenté pour que l’on vous y remarque…
— Qu’avez-vous en tête ?
— Rien que de très naturel…
— Je n’ai pas l’impression d’avoir compris ! s’indigna Marie-Angéline. Nous sommes une dame âgée, fragile et tourmentée par une vilaine affaire dans laquelle notre neveu préféré est enfoncé jusqu’au cou. Alors, nous voulons demander à ce sympathique commissaire de le faire surveiller discrètement…
— Bien que je lui aie tout raconté des derniers événements, je ne serais pas étonné qu’il le fasse déjà.
Elle lui jeta un coup d’œil sévère :
— Aldo, mon ami, vous êtes fatigué : c’est la version officielle. En réalité, nous allons lui faire savoir le résultat de votre visite rue de Lille et l’entrée en jeu du parquet de Lyon ! Ai-je convenablement traduit ?
— À merveille ! À cela près que personne ne vous le demandait, et que n’ayant pas encore atteint le gâtisme absolu, j’étais parfaitement capable de m’en sortir seule…
— N’importe, l’idée est bonne, conclut Morosini. Reste à savoir où je pourrais emmener Adalbert. Il est impossible quand Théobald ou Eulalie ne sont pas aux fourneaux !
La question ne se posa pas longtemps. Au courrier du matin, il y avait une lettre de Maître Lair-Dubreuil communiquant l’adresse de Marie Moreau, la dernière femme de chambre de l’impératrice Charlotte. Et le lendemain, Morosini prenait la route de Valenciennes. Le temps devenant printanier, il avait choisi de faire le chemin en voiture pour le plaisir de conduire, un plaisir plutôt rare quand on habitait Venise…
Mme Moreau logeait, au cœur de la vieille ville, près de l’église Saint-Nicolas dans une belle maison ancienne. C’était une femme encore jeune dont le visage régulier portait, sous les cheveux gris sévèrement tirés en chignon, les traces de vieilles douleurs. Elle reçut Morosini avec la courtoisie inhérente à ceux qui ont longtemps fait partie d’entourages royaux. Il s’était présenté à elle pour ce qu’il était, ajoutant qu’il cherchait à reconstituer, pour un client ami, la collection d’éventails ayant appartenu à la défunte souveraine du Mexique.
— Elle aimait à s’en servir et en possédait énormément, me suis-je laissé dire. Ce qui est normal pour une jeune femme ayant séjourné longuement à Milan, à Venise, à Trieste et au Mexique. En outre, elle aurait apprécié particulièrement ces charmants objets dont le maniement gracieux a fini par constituer une sorte de langage…
— Je pense que vous aurez du mal, prince, et que votre client ne devrait pas se limiter à la seule et malheureuse impératrice. Elle les assortissait souvent à ses toilettes – c’est ce que l’on m’a rapporté car je n’ai été à son service que sept ans – mais quand est venue la fin de ses tourments, il ne lui en restait que six…
— Qu’en avait-elle fait ?
— Elle en a donné, dont celui que je vous montrerai dans un instant – mais je refuse de le vendre. Cela doit rester bien entendu entre nous ?
— Je le déplore naturellement mais ce n’en sera pas moins, pour moi, un privilège ! fit Aldo cachant sa déception sous un sourire. Que sont devenus les autres ?
— Vous voulez parler de la collection ou des derniers ?
— Commençons par la collection. Nous finirons comme il se doit par les derniers !
— On lui en a volé dans les débuts de son mal où elle était autant dire captive des Autrichiens dans une dépendance du château de Miramar. D’autres ont disparu lors de l’incendie qui a détruit le château de Tervueren où la reine Marie-Henriette l’avait installée après l’avoir ramenée en Belgique. Elle en a elle-même brisé plusieurs au cours des terribles crises qui la retranchaient du monde.
— Elles étaient fréquentes, ces crises ?
— Davantage vers la fin, bien sûr ! Et parfois très pénibles. Elle devenait un animal furieux, griffant et mordant les téméraires qui l’approchaient. Et pourtant, dans ses périodes de rémission, c’était une dame charmante, s’intéressant aux arts et aux fleurs de son jardin. Toujours tirée à quatre épingles et soucieuse de son aspect. Vous devez savoir qu’elle est morte octogénaire, mais elle avait conservé une fraîcheur qui faisait notre admiration. Elle avait été très belle et le restait.
Il y avait une tendresse dans la voix de cette femme, qui, cependant, avait eu à pâtir des fameuses crises. La mince cicatrice qu’elle portait à la joue gauche en était sans doute la preuve mais il se garda de poser la question, se contentant de remarquer :
— Comme toutes les princesses belles et malheureuses, elle a maintenant ses dévots, presque sa légende. J’ai pu m’en rendre compte au château de Bouchout où j’étais récemment. Ce qui m’a permis de contempler, dans la maison du gardien, l’un des éventails que ces braves gens exposent comme un objet de piété. Est-ce l’un des derniers dont vous parliez, Madame ?
— Non, celui-là, Sa Majesté l’avait donné à Mme Labens peu après ma prise de service… Voulez-vous patienter deux minutes ?
Sans attendre la réponse, elle se leva – il en fit autant ainsi que le voulait la bienséance ! – et s’éclipsa. En revenant, elle tenait en main l’une de ces fameuses boîtes de cuir qu’elle posa sur une table. En sortit un bel éventail d’ivoire gravé d’or dont la feuille était de dentelle blanche légèrement jaunie par le temps.
— Il est joli, n’est-ce pas ? C’était l’un de ceux qu’elle préférait.
— En effet… et d’autant plus émouvant ! Ah, le coffret est semblable à celui de Mme Labens, ajouta-t-il en le prenant sans hésiter.
— Ils étaient tous semblables, quoique de tailles différentes.
Après l’avoir ouvert, Morosini le reposa presque aussitôt. Celui-là aussi était sans secret.
— Puis-je demander à présent ce que vous savez des derniers ?
— C’étaient les plus beaux. Ses sœurs et sa belle-sœur se les sont partagés. La princesse Clémentine Napoléon en a eu un, la princesse de Lonyai, ex-archiduchesse Stéphanie, un autre, un troisième a été envoyé à la fille de la princesse Louise décédée en 1924, un autre encore à Sa Majesté la reine Élisabeth et le dernier… Au fait, je ne me souviens pas à qui on l’a offert. On a dû en décider après mon départ.