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— Voici une autre étude. Sur les mécanismes physiologiques de Lucien. Tension artérielle. Rythme cardiaque. Taux de glycémie. Capacité respiratoire…

Diane l’interrompit :

— Vous possédez des statistiques pour chacun de ces critères ?

L’anthropologue laissa échapper un sourire d’orgueil.

— Et pour bien d’autres encore.

— Vous les avez comparées avec celles de mon fils ?

Il acquiesça

— Lucien affiche dans l’un de ces domaines un résultat surprenant. Malgré son état de convalescence, on a pu mesurer sa capacité respiratoire. Et on peut dire qu’il a un sacré coffre. Or, vous le savez sans doute : l’amplitude pulmonaire d’un homme est directement liée à l’altitude de son lieu de vie. Les populations des montagnes ont un volume respiratoire supérieur, ainsi qu’une concentration d’hémoglobine plus forte que les populations des vallées par exemple. Ces traits constituent une adaptation à leur milieu d’origine.

— Bon sang, venez-en au fait.

Le scientifique hocha la tête.

— Dans tous ces domaines, Lucien atteint des taux qui rappellent la vie à haute altitude. Rien à voir avec les chiffres des populations du littoral et de la forêt.

Le silence battait sous les tempes de Diane. Un silence fermé, qui ne pouvait se résoudre ni en mots ni en suppositions. Didier Romans continuait de sa voix monocorde :

— Si nous additionnons les trois résultats concernant sa taille, sa pigmentation et ses capacités physiologiques, nous obtenons une équation qui associerait les plaines, le froid et l’altitude…

Diane murmura d’une voix sourde :

— C’est tout?

L’homme souleva l’ensemble des feuillets.

— Cela continue ainsi sur plus de cinquante pages. Nous avons tout étudié : groupe sanguin, groupes tissulaires, chromosomes. Pas un résultat — je dis bien : pas un seul — ne correspond aux moyennes des régions de la mer d’Andaman.

Diane souffla :

— Et je suppose que vos résultats dessinent une autre origine…

— Turco-mongole, madame. L’enfant possède tous les traits dominants des populations sibériennes extrême-orientales. Lucien n’est pas un enfant des tropiques : c’est un petit garçon de la taïga. Il est sans doute né à plusieurs milliers de kilomètres du lieu où vous l’avez adopté.

26

DIANE mit plus de vingt minutes à retrouver sa voiture.

Elle traversa la rue de Sèvres et gagna la rue du Général-Bertrand. Elle emprunta la rue Duroc, s’aventura dans la rue Masseran puis dans l’avenue Duquesne. Elle avait le souffle court, le cœur qui battait en saccades. Elle tentait de réfléchir. En vain. Trop de questions — et aucune réponse. Comment un enfant turco-mongol avait-il pu se retrouver dans la poussière embrasée de Ra-Nong, à la frontière birmane ? Comment un homme comme Rolf van Kaen avait-il pu être informé de l’agonie de cet enfant — alors que lui-même, à l’évidence, s’apprêtait à partir vers cette région du monde ? Et comment un petit garçon âgé de cinq ans, d’où qu’il vienne, pouvait-il susciter de tels enjeux, les machinations maléfiques que Diane soupçonnait ?

Enfin elle repéra sa voiture près de la place de Breteuil. Elle s’y glissa comme dans un refuge. Les pensées caracolaient dans sa tête. Des coups sourds qui n’aboutissaient à rien.

Pourtant, sous ces palpitations, elle distinguait une lueur.

Elle voyait tout à coup le moyen d’avancer vers la vérité. Le souvenir du monastère espagnol lui revint à l’esprit — le faisceau d’ultraviolets qui dévoilait par à-coups l’écriture secrète du palimpseste. Elle aussi possédait son propre faisceau pour discerner la face cachée de Lucien. Elle saisit son téléphone cellulaire et composa le numéro d’Isabelle Condroyer, l’ethnologue à qui elle avait demandé d’identifier le dialecte de son fils.

La scientifique la reconnut aussitôt :

— Diane ? Il est beaucoup trop tôt pour avoir des nouvelles. J’ai contacté plusieurs chercheurs du Sud-Est asiatique. Nous allons organiser une réunion autour de la cassette et…

— J’ai du nouveau.

— Du nouveau?

— Ce serait trop long à vous expliquer, mais il y a de fortes probabilités pour que Lucien ne soit pas originaire de la zone tropicale où je l’ai adopté.

— Qu’est-ce que vous racontez ?

— L’enfant provient sans doute d’Asie centrale. Quelque part en Sibérie ou en Mongolie.

L’ethnologue grommela :

— Cela change tout… Ce n’est pas du tout ma spécialité ni celle de mes collaborateurs…

— Vous devez bien connaître les linguistes qui travaillent sur ces régions ?

— Leur laboratoire est situé à la faculté de Nanterre et…

— Pouvez-vous les contacter ?

— Oui. J’en connais un, notamment.

— Faites-le. Je compte absolument sur vous.

Diane raccrocha. Le rythme de ses pensées se tempérait légèrement. Elle consulta sa montre. Dix-sept heures trente. L’heure était venue.

L’heure de plonger à l’intérieur d’elle-même.

De revivre, pleinement et en détail, l’accident du périphérique.

27

PAUL Sacher devait être âgé d’une soixantaine d’années. Il était long, décharné, et vêtu avec une élégance recherchée, presque tapageuse. Il portait un costume gris moiré, luisant comme le tranchant d’une hache. Dessous, on apercevait l’éclat à rebours d’une chemise noire et les lignes chatoyantes d’une cravate en soie. Le visage était à l’avenant : des traits verticaux, accentués par des rides, mais portant toute l’indolence, toute la prétention d’un sang rare. Sous les sourcils en broussaille, les yeux étaient vifs, verts, ourlés de noir et comme frappés de transparence. Le plus étonnant était les pattes de barbe : l’homme portait le long des joues des avancées frisottantes, directement issues du XIXe siècle, rehaussées sur les tempes par des accroche-cœurs. Ce détail lui conférait quelque chose d’animal, de forestier, qui aggravait le trouble et l’étonnement provoqués par sa présence.

Diane sentait monter en elle un fou rire. L’homme qui se tenait sur le seuil de la porte ressemblait à l’hypnotiseur tel qu’on l’imagine dans les films d’épouvante. Il ne lui manquait que la cape et la canne à pommeau d’argent. Il était impossible qu’un tel bonhomme fût un praticien sérieux, un psychiatre à qui Charles envoyait ses clients les plus importants. Elle était tellement surprise qu’elle n’entendit pas sa première réflexion.

— Pardon ? bégaya-t-elle.

L’homme sourit. Les hampes de barbe se soulevèrent.

— Je vous proposais simplement d’entrer…

Pour couronner le tout, Sacher était affecté d’un accent slave. Il roulait les r à la manière d’un vieux fiacre, dans les brumes de la nuit de Walpurgis. Cette fois, elle recula d’un pas.

— Non, dit-elle. Merci. Je ne me sens finalement pas dans la forme qui…

Paul Sacher lui saisit le bras. La douceur de la voix atténua légèrement la brutalité du geste.

— Venez. Je vous en prie. Que vous n’ayez pas fait le voyage pour rien…

Le voyage : Diane n’aurait pas employé ce terme pour désigner les quatre cents mètres qu’elle avait parcourus de chez elle pour atteindre le cabinet situé rue de Pontoise, près du boulevard Saint-Germain. Elle fit un effort pour retrouver son sérieux : elle craignait tout à coup de vexer cet homme qui avait accepté de la recevoir le jour même de son appel.