Elle était debout dans le bureau de Jean-Luc, au journal, et il lui avait passé le téléphone sans même la regarder : « C'est pour vous, Joan, l'Institut culturel italien, avait-il lâché d'une voix accablée, ajoutant : Dépêchez-vous, je vous en prie, Joan, il faudrait qu'on parle, il faut qu'on trouve le temps, je dois tout vous raconter... »
Elle l'avait interrompu d'un geste de la main gauche, agacée. Jean-Luc avait aussitôt baissé la tête.
Elle avait eu envie de quitter son bureau, se reprochant d'être ainsi passée avec lui, en quelques semaines, de la compassion, de la tendresse - et, même si elle n'employait pas le mot, elle y avait cru : de l'amour - à la lassitude, à l'obligation de l'écouter, de le rencontrer par devoir, parce qu'il insistait sans craindre de paraître pitoyable, semblant même trouver dans cette attitude de quémandeur rejeté, houspillé, accepté à contrecoeur et avec impatience, une sorte de satisfaction morbide.
Il comprenait Joan, disait-il. Il savait qu'il pesait sur elle. Il lui donnait raison de vouloir déjà se dégager, l'abandonner, mais elle ne le pouvait pas : pas elle, si différente de Clémence et de Joëlle, si proche, il l'avouait, d'Ariane, au point qu'il revivait sans doute avec elle une sorte de sentiment paternel mêlé de sensualité.
Elle devait le savoir, elle occupait dans son destin une place unique, à un moment décisif de sa vie, alors que tout avait basculé. Imaginait-elle ce que cela signifiait pour lui, vingt années d'une vie qui tout à coup disparaissaient comme si elles n'avaient jamais existé, plus aucune trace : l'eau avait englouti Ariane mais l'avait noyé aussi. Il n'y avait plus rien que ces sentiments de culpabilité, de remords, d'abandon et de mort, de mort, cependant que Joan représentait tout à coup la vie, l'avenir, quelque chose de vibrant. Il éprouvait pour elle une passion complexe, comme il n'en avait jamais vécue. Elle était la première femme qui le bouleversait, la première avec Ariane, et voilà pourquoi il l'avait rencontrée et l'aimait maintenant, au moment où il souffrait de la disparition d'Ariane.
Comprenait-elle tout ce qu'elle représentait pour lui?
C'était une question d'humanité, il le disait sans honte : il fallait avoir pitié, il acceptait qu'elle ne l'aime pas, mais qu'elle joue un peu, quelquefois, l'amour. Il lui semblait que c'était un devoir humain, qu'il avait droit à cette compréhension-là. On était parfois si tendre avec des chiens, si généreux avec des inconnus, des mendiants ! Qu'est-ce qu'il demandait puisque, il le sentait bien, elle ne voulait pas, ou ne voulait déjà plus? Oui, il gâchait toujours ses chances, il ne savait pas s'y prendre avec les femmes, et il était coupable de la mort d'Ariane à force de maladresse et d'égoïsme, il en convenait. Il ne s'illusionnait donc plus, elle ne voudrait pas d'enfant de lui, elle ne vivrait pas avec lui, il l'avait compris quand, dès la première nuit, elle avait refusé de coucher rue de Sèvres, chez lui.
Elle avait d'emblée voulu garder ses distances. Il n'avait pas su la retenir le premier soir, comment aurait-il pu après?
Mais il demandait seulement de l'amitié, un appui, quelques gestes d'amour. N'avait-il pas droit à ça, après ce qu'il avait vécu, était-il à ce point abject, coupable? Fallait-il qu'il se tue? Il le ferait si Joan ne montrait aucune pitié de lui, si elle l'abandonnait après lui avoir... oh, malgré elle, il reconnaissait qu'elle n'avait jamais rien promis, rien dit, mais elle avait accepté qu'il imagine, qu'il parle, elle était bien venue chez lui, rue de Sèvres, ils avaient bien fait l'amour, et ç'avait été pour lui le moment le plus fort de sa vie, il le lui jurait, elle lui avait vraiment rendu la vie, il l'avait dit, elle avait accepté qu'il le dise...
Cet espoir qu'elle lui avait donné, simplement en ne refusant pas, en écoutant, en se laissant aimer, elle ne pouvait pas déjà, après quelques semaines - est-ce qu'elle imaginait, dans l'état où il se trouvait -, le briser?
Il devait le lui avouer : il ne le supporterait pas. Ce serait pire, plus tragique encore pour lui que la mort d'Ariane. Oui, il osait dire ça. Il fallait que Joan l'entende, le comprenne. Il se tuerait, car si elle l'abandonnait, il n'aurait plus rien. Fini, ce qu'elle lui avait fait entrevoir de bonheur; envolé, le recommencement de sa vie. Après tout, il n'avait que quarante-cinq ans, il n'était qu'à la moitié de son destin, il avait encore toutes les cartes en main, et voilà qu'on le laissait sans rien après lui avoir permis de croire qu'il pouvait encore tout. Qu'est-ce qu'il lui restait, comme issue, à lui? « Mais de me noyer, Joan, de crever comme Ariane. »
Et, après tout, après tout, c'était bien ce qu'il avait envie de faire, car c'était le châtiment qu'il méritait.
Est-ce qu'elle se souvenait de ce qu'il lui avait raconté? Cet homme qui conduisait la drague, à Dongo, celui qui avait sorti le corps d'Ariane, cet homme lui avait dit que lorsqu'on mourait à l'âge d'Ariane, c'était toujours un crime : quelqu'un avait tué ou laissé mourir. Elle se rappelait, Joan? Lui réentendait à chaque instant la voix de cet homme.
En voyant Jean-Luc redresser la tête, l'interroger du regard, Joan avait imaginé tout ce qu'il allait lui dire durant ce déjeuner qu'elle lui avait promis, et comment, vers la fin du repas, par lassitude, par lâcheté peut-être, elle se laisserait saisir les poignets. Il collerait alors ses genoux contre les siens et murmurerait : « Je vous en prie, Joan. »
Elle accepterait qu'il demande d'une voix tout à coup impérieuse qu'on appelle un taxi, répétant : « Mon amour, ma vie, ma vie », et cette exaltation la fascinait, la flattait sans doute, comme si elle avait découvert le pouvoir magique qu'elle détenait : changer un homme, le rajeunir - car il paraissait soudain juvénile à cause du rire, de la vivacité du regard, du ton de sa voix, des mots qu'il prononçait : « Mon amour, venez, viens... »
Il semblait à Joan qu'elle était le témoin d'une scène qu'elle aurait ensuite à décrire, elle voyait leur couple traverser en hâte la chaussée, le trottoir de la rue de Sèvres, l'homme un peu corpulent enlacer une jeune femme élancée qu'il tentait d'embrasser dans l'ascenseur, mais elle se dégageait avec une expression ennuyée comme si, déjà, elle avait été au bout de l'amour, déçue, lasse.
Joan, en effet, n'éprouvait plus aucune surprise dès qu'elle entrait dans l'appartement de Jean-Luc. Elle aurait voulu le quitter aussitôt mais elle était prise, elle devait aller jusqu'au centre du labyrinthe, il fallait qu'elle y meure pour que Jean-Luc puisse dire, en roulant sur le côté du lit, bras écartés, respiration haletante : « Joan, Joan, vous êtes ma vie, ma vie... »
Elle pensait aux nuits si semblables qu'elle avait passées chez Christophe Doumic.
Ces hommes ne vivaient-ils donc que de la passivité, de la compréhension des femmes, voire de leur sacrifice et de leur mort lente ou soudaine?
Et voici, tout à coup, l'appel de Mario Grassi, le téléphone que Jean-Luc tendit à Joan en faisant la moue, répétant qu'il s'agissait du directeur de l'Institut culturel italien, et la voix de cet inconnu qui passait, tout en gardant le même accent, du français à l'américain, puis à l'italien. Il était, disait-il, l'amico di Roberto Cocci, il giudicce dell'affare Morandi, le juge de l'affaire Morandi. Elle avait répondu qu'il pouvait poursuivre en italien, qu'elle le comprenait, et, durant quelques minutes, il avait expliqué qu'il avait envoyé, la veille, le texte de l'article de Joan à Parme, et Cocci l'avait beaucoup apprécié. Sur l'aspect français du système Morandi, il contenait même, avait-il dit, des informations que le juge ne possédait pas. Puis Grassi avait poursuivi en français. Joan connaissait-elle Parme, le Palazzo Ducale, un modèle de l'architecture du XVIIIe siècle, construit par un Français - il s'interrompait, sifflotait, le nom lui échappait -, peut-être Petitot, mais les admirables fresques qui le décoraient étaient de Carracci, le parc qui l'entourait était l'un des plus beaux d'Italie, à son avis, et il s'y trouvait des statues de Boudard, ainsi qu'un laghetto, mais il était vrai que souvent, en hiver, le brouillard masquait tout cela, et en été...