« Qu’est-ce que vous ignorez, Rand ? »
Ses articulations se débloquèrent au son de la voix de Séléné. Il toussa bruyamment et pivota sur ses talons pour se retourner du côté opposé. « Euh… je pense… euh je… heu…
— Pensez à la gloire, Rand. » La main de Séléné se posa une seconde sur son dos et il faillit se donner le ridicule de pousser un glapissement de surprise. « Songez à la gloire qui sera le lot de celui qui trouvera le Cor de Valère. Quelle fierté j’éprouverai à me tenir au côté de celui qui possède le Cor. Vous n’avez pas idée des hauteurs que nous atteindrons ensemble, vous et moi. Avec le Cor de Valère dans la main, vous pouvez être roi. Vous pouvez être un autre Artur Aile-de-Faucon. Vous…
— Seigneur Rand ! » Hurin survint haletant dans camp. « Mon Seigneur, ils… » Il s’arrêta en dérapant et s’étrangla soudain en un gargouillement indistinct. Ses yeux plongèrent vers le sol et il resta immobile à se tordre les mains. « Pardonnez-moi, ma Dame. Je ne voulais pas… je… Pardonnez-moi. »
Loial se redressa sur son séant, sa couverture et son manteau retombant de côté. « Que se passe-t-il ? Est-ce déjà mon tour de prendre la garde ? » Il se tourna vers Rand et Séléné – et même au clair de lune c’était visible que ses yeux s’écarquillaient.
Rand entendit Séléné soupirer derrière lui. Il s’éloigna de quelques pas toujours sans la regarder. Ses jambes sont si blanches, si bien faites. « Qu’y a-t-il, Hurin ? » Il força sa voix à se modérer ; était-il en colère contre Hurin, lui-même ou Séléné ? Aucune raison d’être fâché contre elle. « Avez-vous vu quelque chose, Hurin ? »
Le Flaireur répondit sans lever les yeux. « Un feu, mon Seigneur, en bas dans les collines. Je ne l’ai pas remarqué tout de suite. Ils ont construit un petit foyer qu’ils maintiennent bas et qu’ils ont dissimulé, mais ils l’ont caché de quiconque les suivrait, pas de quelqu’un qui les précéderait et serait à un niveau plus élevé. À moins d’une lieue, Seigneur Rand. Sûrement pas une entière.
— Fain, conclut Rand. Ingtar ne craindrait pas d’être suivi. Ce doit être Fain. » Soudain, il ne savait plus que faire, à présent. Ils avaient attendu Fain mais, maintenant que cet homme se trouvait aussi près, Rand était indécis. « Au matin… au matin, nous suivrons. Quand Ingtar et les autres nous rattraperont, nous serons en mesure de leur indiquer le bon endroit.
— Tiens donc, commenta Séléné. Vous laisserez cet Ingtar prendre le Cor de Valère. Et la gloire.
— Je ne veux pas… » Machinalement, il se retourna et elle était là, ses jambes blanches au clair de lune et sans plus de gêne de les avoir nues que si elle était seule. Que si nous étions seuls, fut la pensée qui lui traversa l’esprit. Elle veut l’homme qui trouvera le Cor de Valère. « Nous ne pouvons pas le leur arracher à nous trois. Ingtar a vingt lances avec lui.
— Rien ne dit que vous n’êtes pas capables de vous en emparer. Combien de compagnons a cet homme ?
Vous n’en avez aucune idée non plus. » Sa voix était calme mais résolue. « Vous ignorez même si ces hommes campés là-bas sont en possession du Cor. Le seul moyen est d’y aller et de vous rendre compte par vous-même. Emmenez l’alantin ; les gens de sa race ont une vision perçante même par clair de lune. Et il a la force nécessaire pour transporter le Cor dans son coffre, si vous prenez la bonne décision. »
Elle est dans le vrai. Tu n’as pas la certitude qu’il s’agit de Fain. Cela ferait du vilain si les Amis du Ténébreux, les réels, finissaient par apparaître tandis que Hurin serait en train de chercher une piste inexistante, avec eux tous à découvert. « J’irai seul, dit-il. Hurin et Loial resteront pour vous garder. »
Rieuse, Séléné s’approcha de lui avec une grâce qui donnait presque l’impression qu’elle dansait. Des ombres projetées par la lune enveloppaient son visage de mystère quand elle leva la tête vers lui, et ce mystère la rendait encore plus belle. « Je suis capable de me garder toute seule jusqu’à ce que vous reveniez me protéger. Emmenez l’alantin.
— Elle a raison, Rand, dit Loial en se levant. Je vois mieux que vous au clair de lune. Avec mes yeux, nous n’aurons pas besoin d’approcher aussi près que vous devriez le faire si vous êtes seul.
— Très bien. » Rand alla à grands pas vers son épée qu’il boucla à sa ceinture. Son arc et son carquois, il les laissa où ils étaient ; un arc ne sert pas à grand-chose dans le noir et il avait l’intention de regarder, pas de combattre. « Hurin, montrez-moi ce feu. » Le Flaireur grimpa en tête la pente jusqu’à l’affleurement de rocher pareil à un énorme pouce de pierre jailli de la montagne. Le feu n’était qu’un point minuscule – Rand ne l’aperçut pas la première fois que Hurin le désigna. Celui qui l’avait allumé n’avait pas eu l’intention que son feu soit repéré. Il en fixa l’emplacement dans son esprit.
Quand ils retournèrent au camp, Loial avait sellé le Rouge et son propre cheval. Comme Rand enfourchait l’alezan, Séléné lui saisit la main. « Rappelez-vous la gloire, dit-elle à mi-voix. Rappelez-vous. » La chemise semblait lui aller mieux qu’il ne s’en souvenait, se moulant sur sa silhouette.
Il aspira profondément et retira sa main. « Gardez-la sur votre vie, Hurin. Loial ? » Il donna un léger coup dans les flancs du Rouge. La grande monture de l’Ogier cheminait d’un pas pesant derrière eux.
Ils n’essayaient pas d’aller vite. La nuit enveloppait le flanc de la montagne et les ombres dues à la lune rendaient la marche délicate. Rand ne voyait plus le feu – sans doute était-il masqué pour des yeux se trouvant au même niveau – mais il avait présent à l’esprit l’endroit où il était. Pour quelqu’un qui avait appris à chasser dans les fourrés du Bois de l’Ouest, aux Deux Rivières, découvrir ce feu n’offrait pas grande difficulté. Et ensuite ? Le visage de Séléné surgit devant lut. Quelle fierté j’éprouverai à être au côté de celui qui possède le Cor.
« Loial, demanda-t-il soudain dans un effort pour se changer les idées, qu’est-ce donc que ce nom d’alantin qu’elle vous donne ?
— C’est un terme de l’Ancienne Langue, Rand. » Le cheval de l’Ogier avançait d’une démarche hésitante, mais il le guidait avec presque autant de sûreté qu’en plein jour. « Cela signifie Frère et c’est la formule abrégée de tia avende alantin. Frère des Arbres. Frère-Arbre. C’est très cérémonieux mais aussi ai-je entendu dire que les Cairhienins sont très formalistes. Du moins les Maisons nobles. Les gens du peuple que j’ai rencontrés là-bas n’avaient rien de protocolaire. »
Rand se rembrunit. Un berger ne serait pas un parti très acceptable pour une noble Maison cairhienine collet monté. Par la Lumière, Mat a raison en ce qui te concerne. Tu es idiot et avec une grosse tête par-dessus le marché. Mais si vraiment je pouvais me marier…
Il souhaita pouvoir s’arrêter de ruminer et, avant qu’il ait eu le temps de s’en apercevoir, le vide s’était formé en lui, rendant distantes ses réflexions comme si elles émanaient de quelqu’un d’autre. Le saidin brilla sur lui, lui fit signe. Il serra les dents et l’ignora ; c’était comme de refuser d’admettre la présence d’une braise ardente dans son cerveau, mais du moins parvenait-il à le tenir en échec. De justesse. Il faillit abandonner le vide, mais les Amis des Ténèbres étaient là-bas dans la nuit, et plus près à présent. Ainsi que les Trollocs. Il avait besoin du néant, besoin même du calme inquiet du vide. Je ne suis pas obligé d’entrer en contact avec lui. Nullement obligé.