— Et supposons qu’ils découvrent que vous transportez le Cor ? Que la grandeur vous tente ou vous indiffère, même les fermiers en rêvent.
— Elle a raison, Rand, intervint Loial. Je crains que même des paysans ne veuillent s’en emparer.
— Déroulez votre couverture, Loial, et jetez-la par-dessus le coffre. Veillez à ce qu’il reste bien couvert. » Loial s’exécuta et Rand hocha la tête. Qu’il y ait une caisse ou un coffre sous la couverture rayée de l’Ogier était évident, mais rien ne suggérait davantage qu’un coffre de voyage. « Le coffre à vêtements de ma Dame », dit Rand avec un sourire malicieux et un salut.
Séléné répondit à sa boutade par le silence et un regard indéchiffrable. Au bout d’un instant, ils se remirent en route.
Presque aussitôt, sur la gauche de Rand, scintilla un rayon du soleil couchant qui se reflétait sur quelque chose par terre. Quelque chose de grand. De très grand à en juger par la clarté qui en émanait. Curieux, il fit tourner son cheval dans cette direction.
« Mon Seigneur ? dit Hurin. Le village ?
— Je veux juste voir cela d’abord », répondit Rand. C’est un éclat plus vif qu’un reflet de soleil sur l’eau. Qu’est-ce que cela peut être ?
Les yeux fixés sur cette réverbération, il fut surpris par le brusque arrêt du Rouge. Il s’apprêtait à l’inciter à continuer d’avancer quand il se rendit compte qu’ils se tenaient au bord d’un précipice d’argile, au-dessus d’une énorme excavation. La majeure partie de la colline avait été creusée jusqu’à une profondeur d’une bonne centaine de pas. Certainement plus d’une colline avait disparu, et peut-être quelques champs de paysans, car le trou était au moins dix fois plus large qu’il n’était profond. L’autre côté avait été tassé en forme de rampe. En bas, il y avait des hommes, une douzaine, en train d’allumer un feu ; au fond, la nuit descendait déjà. Ici et là, parmi eux, une cuirasse reflétait la lumière, et des épées leur pendaient au côté. Rand leur jeta à peine un coup d’œil.
Du sol de la carrière d’argile s’élevait en oblique une main géante en pierre tenant une sphère de cristal, et c’était celle-ci qui brillait dans le dernier flamboiement du soleil. Rand fut stupéfié par sa dimension, une boule lisse – il était sûr que pas une égratignure n’en déparait la surface – d’au moins vingt pas de diamètre.
À quelque distance de la main, un visage de pierre en proportion avec elle avait été dégagé. Visage d’homme barbu, il se dressait hors de terre avec la dignité d’un imposant nombre d’années ; les larges traits semblaient incarner la sagesse et le savoir.
De lui-même, le vide se forma, entier et complet en un instant, le saidin luisant, appelant. Rand était si absorbé par sa contemplation du visage et de la main qu’il ne se rendit même pas compte de ce qui se passait. Il avait entendu, une fois, le capitaine d’un bateau parler d’une main géante tenant une énorme sphère de cristal ; Bayle Domon avait affirmé qu’elle saillait d’une colline sur l’île de Trémalking.
« C’est dangereux, ici, dit Séléné. Éloignez-vous, Rand.
— Je pense pouvoir trouver un moyen de descendre », répliqua-t-il distraitement. Le saidin chantait pour lui. L’énorme boule paraissait avoir un éclat blanc dans le rayonnement du couchant. Il avait l’impression que, dans les profondeurs du cristal, la lumière tourbillonnait et dansait au rythme du chant du saidin. Il s’étonna que les hommes là-bas au fond n’aient pas l’air de s’en apercevoir.
Séléné avança son cheval jusqu’à lui et le saisit par le bras. « Je vous en prie, Rand, il faut vous écarter. » Le regard de Rand se posa sur sa main, intrigué, puis remonta le long du bras jusqu’à sa figure. Séléné semblait sincèrement soucieuse, peut-être même effrayée. « Si ce rebord de falaise ne cède pas sous nos chevaux et ne nous rompt pas le cou en nous faisant tomber, ces hommes sont des gardes, et on ne poste pas des gardes près de quelque chose qu’on désire voir examiner par tous les passants. À quoi cela vous servira-t-il d’éviter Fain si les gardes d’un seigneur quelconque vous arrêtent ? Venez-vous-en. »
Soudain – pensée lointaine, passagère – il se rendit compte que le vide l’entourait. Le saidin chantait et la sphère palpitait – même sans regarder, il le sentait – et l’idée s’imposa à lui que s’il chantait ce que chantait le saidin cette immense face de pierre ouvrirait la bouche et chanterait avec lui. Avec lui et avec le saidin. Tous confondus en un.
« Je vous prie, Rand, reprit Séléné. J’irai au village avec vous. Je ne reparlerai plus du Cor. Mais venez. »
Il laissa aller le vide… et le vide ne disparut pas. Le saidin chantait tout bas et la lumière dans la sphère battait comme un cœur. Comme son cœur. Loial, Hurin, Séléné, tous le dévoraient des yeux, mais ils n’avaient pas l’air conscients du flamboiement splendide émanant du cristal. Il essaya de repousser le vide. Lequel résista comme du granité ; Rand planait dans un néant aussi dur que de la pierre. Le chant du saidin, le chant de la sphère, il les sentait frémir le long de ses os. Avec détermination, il refusa de céder, plongea profondément en lui-même… Je ne veux pas…
« Rand. » Il ne savait pas à qui appartenait cette voix.
… chercha à atteindre le noyau de qui il était, le noyau de ce qu’il était… ne veux pas…
« Rand. » Le chant l’avait envahi complètement, emplissait le vide.
… toucha de la pierre, rendue brûlante par un soleil impitoyable, glacée par une nuit sans merci…
… veux pas…
La lumière l’envahissait, l’aveuglait.
« Jusqu’à ce que l’ombre soit dissipée, récita-t-il entre ses dents, jusqu’à ce que l’eau ait disparu… »
Un sentiment de puissance l’avait envahi. Il ne faisait qu’un avec la sphère.
« … dans les Ténèbres, les lèvres retroussées sur les dents… »
Il avait du pouvoir. Le Pouvoir lui appartenait.
« … pour cracher dans l’œil de l’Aveugleur… »
Le Pouvoir de Détruire le Monde.
« … au Dernier Jour ! » Le mot jaillit comme un cri, et le vide disparut. Son cri effraya le Rouge qui esquissa un écart ; de l’argile croula sous le sabot de l’étalon, dévalant au fond de l’excavation. Le grand alezan s’agenouilla. Rand se pencha en avant, rassembla les rênes et le Rouge recula précipitamment en terrain sûr, loin du bord.
Ils avaient tous les yeux fixés sur lui, il s’en aperçut. Séléné, Loial, Hurin, tous tant qu’ils étaient. « Qu’est-ce qui est arrivé ? » Le vide… Il se passa la main sur le front. Le vide ne s’était pas dissipé quand il l’avait laissé aller, la clarté du saidin s’était renforcée et… Il était incapable de se rappeler autre chose. Le saidin. Il eut froid dans le dos. « Est-ce que j’ai… fait quelque chose ? » Il fronça les sourcils dans un effort pour se souvenir. « Ai-je dit quelque chose ?
— Vous êtes simplement resté en selle figé comme une statue en marmonnant, quoi que l’un de nous dise, expliqua Loial. Je n’ai pas réussi à comprendre ce que vous murmuriez, sauf quand vous avez crié « jour » assez fort pour réveiller les morts et presque pousser votre cheval par-dessus le bord de la falaise. Êtes-vous malade ? Vous vous conduisez de plus en plus bizarrement d’un jour à l’autre.
— Je ne suis pas malade, riposta Rand d’un ton bourru qu’il radoucit aussitôt. Je vais bien, Loial. » Séléné l’observait avec une expression méfiante.