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— Cela m’a paru… s’imposer. Un jeune chien-loup doit un jour ou l’autre rencontrer son premier loup mais, si ce loup le considère comme un chiot, s’il se conduit en chiot, le loup le tuera sûrement. Le chien-loup doit être chien-loup plus encore aux yeux du loup qu’aux siens propres, s’il veut survivre.

— Est-ce ainsi que tu vois les Aes Sedai ? L’Amyrlin ? Moi ? Des loups qui cherchent à abattre ton jeune chien-loup ? » Lan secoua la tête. « Tu connais ce qu’il est, Lan. Tu connais ce qu’il doit devenir. Ce qu’il faut qu’il devienne. Ce pour quoi j’ai œuvré depuis que nous nous sommes rencontrés, toi et moi, et avant. Doutes-tu à présent de ce que je fais ?

— Non. Non, mais… » Il se reprenait, rebâtissait ses remparts. Mais ils n’étaient pas encore terminés. « Combien de fois as-tu répété que les Ta’veren attirent ceux qui les entourent comme des brindilles dans un maelstrôm ? Peut-être ai-je aussi été attiré. Je peux seulement dire que c’est ce qu’il fallait faire selon moi. Ces paysans avaient besoin de quelqu’un de leur côté. Rand, en tout cas. Moiraine, je crois en ce que tu fais même maintenant, alors que j’ignore la moitié de tes intentions ; crois en moi comme moi en toi. Je n’ai pas demandé à être relevé de mon allégeance, et je ne le demanderai pas. Quels que soient tes projets pour mourir et me… caser en sûreté… je prendrai grand plaisir à te maintenir en vie et à voir, au moins, ces plans échouer.

— Ta’veren, dit Moiraine avec un soupir. C’était peut-être cela. Au lieu de guider un copeau de bois qui dérive au fil d’un ruisseau, j’essaie de diriger un tronc dans des rapides. Chaque fois que je le pousse, il me repousse, et plus nous allons plus le tronc devient gros. Pourtant, il faut que je continue jusqu’au bout. » Elle eut un petit rire. « Je ne serai pas chagrinée, mon vieil ami, si tu parviens à faire avorter ces plans. Maintenant, laisse-moi, s’il te plaît. J’ai besoin d’être seule pour réfléchir. » Il n’hésita qu’une seconde avant de se tourner vers la porte. Au dernier moment, toutefois, elle ne put le voir s’en aller sans poser une autre question. « Rêves-tu jamais de quelque chose de différent, Lan ?

— Tous les hommes rêvent. Mais je prends les rêves pour ce qu’ils sont, des rêves. Ceci » – il toucha la garde de son épée – « est la réalité ». Les remparts se dressaient de nouveau, aussi hauts et solides que jamais.

Pendant un moment après son départ, Moiraine resta enfoncée dans son fauteuil, appuyée contre le dossier, à contempler le feu. Elle songeait à Nynaeve et à des fissures dans un rempart. Sans essayer, sans penser à ce qu’elle faisait, cette jeune femme avait crevassé les murailles de Lan et avait semé des plantes grimpantes dans les fentes. Lan se croyait à l’abri, emprisonné dans sa forteresse par le destin et ses propres désirs, mais avec lenteur, avec patience, les plantes désintégraient les murs pour laisser sans protection l’homme à l’intérieur. Il partageait déjà certaines des fidélités de Nynaeve ; au début, il n’avait éprouvé pour les jeunes du Champ d’Emond que de l’indifférence, sauf dans la mesure où Moiraine s’intéressait à eux. Nynaeve avait changé cela comme elle avait changé Lan.

À sa surprise, Moiraine éprouva un pincement de jalousie. Elle n’en avait jamais ressenti auparavant, en tout cas envers aucune des femmes qui avaient déposé leur cœur aux pieds de Lan ou qui avaient partagé son lit. À la vérité, elle n’avait jamais songé à lui comme à un objet de jalousie, jamais à aucun homme dans ce sens-là. Elle était mariée à sa bataille comme lui à la sienne. Mais ils avaient été des compagnons dans ces batailles depuis si longtemps. Il avait crevé un cheval sous lui, puis avait couru lui-même à en tomber raide, l’emportant jusqu’au bout dans ses bras pour qu’Anaiya la guérisse. Elle avait soigné plus d’une fois ses blessures, retenant avec ses talents une vie qu’il avait été prêt à jeter aux orties pour sauver la sienne. Il avait toujours dit qu’il était marié avec la Mort. Maintenant une nouvelle fiancée avait capté ses regards sans qu’il s’en rende compte. Il se croyait encore en sûreté derrière ses remparts, mais Nynaeve avait noué des fleurs de noces dans ses cheveux.

Serait-il encore capable de braver la mort aussi allègrement ? Moiraine se demanda quand il la prierait de le délier de son serment d’allégeance. Et ce qu’elle ferait à ce moment-là.

Avec une grimace, elle se leva. Il y avait des questions plus importantes. Beaucoup plus importantes. Ses yeux parcoururent les livres ouverts et les papiers qui encombraient la pièce. Tant d’indications mais aucune réponse.

Vandène entra avec une théière et des tasses sur un plateau. Elle était mince et gracieuse, le dos bien droit, et les cheveux rassemblés soigneusement sur sa nuque étaient presque blancs. L’aspect sans âge de son visage lisse était celui de longues, très longues années. « J’aurais bien envoyé Jaem vous apporter ceci pour ne pas vous déranger moi-même, mais il est dans la grange en train de s’exercer à l’épée. » Elle claqua la langue en poussant de côté un manuscrit en piteux état pour poser le plateau sur la table. « La présence de Lan lui a rappelé qu’il était davantage qu’un jardinier et un factotum. Les Gaidin ont une telle fierté. Je croyais que Lan serait encore ici ; voilà pourquoi j’avais apporté une tasse supplémentaire. Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ?

— Je ne sais même pas exactement ce que je cherche. » Moiraine fronça les sourcils en examinant l’arrivante. Vandène appartenait à l’Ajah Verte, pas à la Brune comme sa sœur, cependant toutes deux avaient étudié ensemble si longtemps qu’elle en connaissait autant sur l’histoire qu’Adeléas.

« Quel qu’en soit l’objet, vous ne semblez même pas savoir où le chercher. » Vandène déplaça quelques livres et manuscrits posés sur la table, en secouant la tête. « Que de sujets. Les Guerres trolloques. Les Guetteurs par-dessus les Vagues. La Légende du Retour. Deux traités sur le Cor de Valère. Trois sur la prophétie de l’Ombre et… par la Lumière, voilà le livre de Santhra sur les Réprouvés. Déplaisant, celui-là. Aussi déplaisant que celui-ci sur Shadar Logoth. Et les Prophéties du Dragon, en trois traductions et aussi l’original. Moiraine, qu’est-ce donc que vous cherchez ? Les Prophéties, je le comprends – des nouvelles nous parviennent, si reculée que soit notre retraite. Nous connaissons un peu ce qui se passe à Illian. La rumeur court même dans le village que quelqu’un a déjà découvert le Cor. » Elle gesticula avec un manuscrit consacré au Cor et la poussière qui s’en éleva la fit tousser. « Je n’en tiens pas compte, bien sûr. Il y a toujours des bruits qui courent. Mais qu’est-ce donc… ? Non. Vous avez dit que vous désiriez de la discrétion et je respecterai votre désir.

— Ne partez pas tout de suite », dit Moiraine, ce qui arrêta l’autre Aes Sedai alors qu’elle s’apprêtait à franchir la porte. « Peut-être pouvez-vous répondre à quelques-unes de mes questions.