— Lan me voit telle que je suis, Vandène. Une Aes Sedai. Et encore, je l’espère, comme une amie.
— Vous autres Bleues. Toujours tellement prêtes à sauver le monde que vous vous perdez vous-mêmes. »
Après le départ de l’Aes Sedai aux cheveux blancs, Moiraine ramassa son manteau et, se parlant tout bas à elle-même, sortit dans le jardin. Il y avait quelque chose dans ce qu’avait dit Vandène qui s’était accroché dans son esprit, mais elle ne parvenait pas à se rappeler ce que c’était. Une réponse, ou une indication de réponse à une question qu’elle n’avait pas posée – mais elle ne réussissait pas non plus à se souvenir de la question.
Le jardin était petit, comme la maison, mais impeccable même au clair de lune doublé par la clarté dorée tombant des fenêtres, avec des allées sablées entre des plates-bandes de fleurs bien tenues. Elle posa négligemment son manteau sur ses épaules pour lutter contre la légère fraîcheur du soir. Quelle était la réponse et quelle était la question ?
Le sable crissa derrière elle, et elle se retourna, pensant que c’était Lan.
À quelques mètres d’elle seulement se dessinait vaguement une ombre, une ombre qui paraissait être un homme trop grand drapé dans sa cape. Mais la face était éclairée par le reflet de la lune, les joues creuses, blêmes, avec des yeux noirs trop grands au-dessus d’une bouche pincée aux lèvres rouges. La cape s’écarta, se déploya en grandes ailes pareilles à celles d’une chauve-souris.
Sachant que c’était trop tard, Moiraine s’ouvrit à la saidar mais le Draghkar avait commencé à fredonner et son chantonnement entra en elle, fragmenta sa volonté. La saidar s’éloigna. Moiraine n’éprouva qu’une vague tristesse en avançant d’un pas vers la créature ; le chantonnement grave qui l’attirait annihilait tout sentiment. Des mains, des mains blanches – comme des mains humaines mais terminées par des serres – se tendirent vers elle, et des lèvres couleur du sang s’incurvèrent dans une parodie de sourire, découvrant des dents aiguës, mais elle savait vaguement, très vaguement, qu’il ne mordrait ni ne déchiquetterait. Redoutez le baiser du Draghkar. Une fois que ces lèvres la toucheraient, elle serait pratiquement morte, vidée d’âme puis de vie. Ceux qui la trouveraient, même s’ils survenaient quand le Draghkar la relâcherait, ceux-là trouveraient un cadavre sans la moindre marque et aussi froid que si sa mort remontait à deux jours. Et s’ils arrivaient avant qu’elle soit morte, ce qu’ils découvriraient serait encore pire, et en réalité plus elle du tout. Le chantonnement l’attirait à portée de ces mains blêmes, et la tête du Draghkar se courbait lentement vers elle.
Moiraine éprouva juste un peu de surprise quand une lame d’épée brilla au-dessus de son épaule pour transpercer la poitrine du Draghkar, puis un faible surcroît d’étonnement quand une seconde lame passa par-dessus son autre épaule pour frapper à côté de la première.
Étourdie, chancelante, elle regarda comme depuis une grande distance tandis que la créature était repoussée loin d’elle. Lan apparut dans son champ de vision, puis Jaem, les bras osseux du Lige aux cheveux gris maniant son épée avec autant de fermeté et d’adresse que ceux de son cadet. Les mains blêmes du Draghkar s’ensanglantèrent en empoignant l’acier tranchant, ses ailes battant les deux hommes avec des claquements de tonnerre. Soudain, blessé et perdant son sang, il se remit à chantonner. À l’intention des Liges.
Dans un effort sur elle-même, Moiraine se ressaisit ; elle avait l’impression d’être aussi vidée que si la créature avait donné son baiser. Pas le temps d’être faible. En un instant, elle s’ouvrit à la saidar et, pendant que le Pouvoir l’emplissait, elle se cuirassa pour toucher directement le Suppôt de l’Ombre. Les deux hommes étaient trop près ; n’importe quoi d’autre risquait de les meurtrir aussi. Même en usant du Pouvoir Unique, elle savait qu’elle se sentirait souillée par le Draghkar.
Mais alors même qu’elle commençait, Lan s’écria : « Embrassons la mort ! » Jaem lui fit écho d’une voix forte. « Embrassons la mort ! » Tous deux approchèrent à portée des mains du Draghkar, enfoncèrent leur lame jusqu’à la garde.
Rejetant la tête en arrière, le Draghkar hurla avec une stridence qui donna à Moiraine l’impression que des aiguilles lui perçaient la tête. Même environnée de la saidar, elle le sentit. Tel un arbre qui s’abat, le Draghkar bascula, une de ses ailes projetant Jaem à genoux. Lan s’affaissa, comme épuisé.
Des lanternes accouraient de la maison, portées par Vandène et Adeléas.
« Qu’est-ce que c’était que ce bruit ? » demanda impérieusement Adeléas. Elle était presque le vivant portrait de sa sœur. « Est-ce que Jaem s’est permis de… » La lumière de la lanterne tomba sur le Draghkar ; sa voix s’éteignit.
Vandène prit les mains de Moiraine. « Il n’a pas… ? » Elle laissa la question en suspens tandis que sous les yeux de Moiraine elle se nimbait d’un halo lumineux. En Moiraine afflua la force provenant de Vandène et elle regretta, pas pour la première fois, que les Aes Sedai ne puissent appliquer à elles-mêmes ce qu’elles réussissaient pour les autres.
« Non, il ne m’a pas touchée, dit-elle avec reconnaissance. Occupez-vous des Gaidin. »
Lan la regardait, les lèvres serrées. « Si tu ne m’avais pas mis dans une telle colère que j’aie dû aller faire des armes avec Jaem, si furieux que j’y ai renoncé pour rentrer à la maison…
— Mais je t’ai mis en colère, répliqua-t-elle. Le Dessin insère tout dans le tissage. »
Jaem ronchonnait, mais laissait néanmoins Vandène soigner son épaule. Il n’était qu’os et tendons, pourtant il avait l’air aussi dur que de vieilles racines.
« Comment une créature de l’Ombre a-t-elle pu venir aussi près sans que nous le sentions ? s’exclama Adeléas.
— Elle était protégée, répliqua Moiraine.
— Impossible, riposta Adeléas. Seule une Sœur pourrait… » Elle s’interrompit et Vandène se détourna de Jaem pour regarder Moiraine.
Celle-ci prononça les mots qu’aucune d’elles n’avait envie d’entendre. « L’Ajah Noire. » Des appels parvinrent du village. « Mieux vaudrait cacher ça… » – elle désigna le Draghkar affalé en travers d’une plate-bande de fleurs – « … rapidement. Les gens du village vont venir demander si vous avez besoin d’aide, et voir ça déclenchera des bavardages qui ne vous plairont pas.
— Oui, certes, répliqua Adeléas. Jaem, va à leur rencontre. Explique-leur que tu ne sais pas ce qui a produit ce vacarme, mais que tout va bien ici. Retarde-les. » Le Lige aux cheveux gris se hâta dans la nuit en direction du bruit des gens du village qui approchaient. Adeléas se retourna pour examiner le Draghkar comme si c’était un passage déconcertant dans un de ses livres. « Qu’il y ait ou non des Aes Sedai impliquées dans cette affaire, qu’est-ce qui a pu amener ce Draghkar ici ? » Vandène regarda Moiraine en silence.
« Je crains qu’il ne me faille vous quitter, dit Moiraine. Lan, veux-tu préparer les chevaux ? » Comme il s’éloignait, elle reprit : « Je vais vous laisser des lettres à envoyer à la Tour Blanche, si vous voulez bien vous en charger. »
Adeléas hocha la tête distraitement, son attention encore absorbée par ce qui gisait sur le sol.
« Et trouverez-vous où vous allez les réponses que vous cherchez ? questionna Vandène.