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Rand distinguait plus nettement les grandes tours, à présent. Des perches liées entre elles tout autour de chacune formaient des échafaudages où fourmillaient des ouvriers qui posaient de nouvelles pierres pour rehausser encore ces tours.

« Les Tours-Crevant-les-Nues de Cairhien, murmura tristement Loial. Ma foi, elles ont été jadis assez hautes pour mériter ce nom. Quand les Aiels ont pris Cairhien, vers l’époque où vous êtes né, les tours ont brûlé, se sont fendues et écroulées. Je ne vois aucun Ogier parmi les maçons. Aucun Ogier ne pourrait travailler ici – les Cairhienins veulent ce qu’ils veulent, sans embellissement – mais il y avait des Ogiers quand je suis venu ici auparavant. »

Tavolin sortit, amenant à sa suite un autre officier et deux commis, l’un portant un gros registre relié en bois et l’autre une tablette avec le matériel nécessaire pour écrire. Le devant du crâne de l’officier était dénudé comme celui de Tavolin, encore que l’absence de cheveux fût probablement due à l’effet d’une calvitie grandissante plutôt qu’à l’action du rasoir. Les yeux des deux officiers allèrent de Rand au coffre dissimulé sous la couverture rayée de Loial puis se reportèrent sur Rand. Aucun ne demanda ce qu’il y avait sous cette couverture. Tavolin l’avait examinée souvent en cours de route en venant de Trémosien, mais il n’avait jamais non plus posé de question.

L’homme au front qui se dégarnissait regarda également l’épée de Rand et pinça les lèvres un instant.

Tavolin dit que l’autre officier se nommait Asan Sandair et annonça d’une voix forte : « Le Seigneur Rand de la Maison al’Thor en Andor et son serviteur appelé Hurin, avec Loial, un Ogier du Stedding Shangtai. » Le commis au registre l’ouvrit, le soutenant sur ses bras, et Sandair inscrivit les noms en ronde.

« Vous devez vous présenter à ce poste de garde demain à la même heure, mon Seigneur, déclara Sandair en laissant au deuxième commis le soin de sabler ce qu’il avait écrit, et indiquer le nom de l’auberge où vous logez. »

Rand jeta un coup d’œil aux rues mornes de Cairhien, puis derrière lui à l’animation du Faubourg. « Pouvez-vous m’indiquer une bonne auberge là-bas ? » Il indiqua le Faubourg d’un mouvement de tête.

Hurin émit un chut ! fébrile et se pencha vers Rand. « Ce ne serait pas convenable, Seigneur Rand, murmura-t-il. Si vous vous installez dans le Faubourg, étant un seigneur et tout ça, ils seront persuadés que vous manigancez je ne sais quoi. »

Rand comprit que le Flaireur avait raison. Dès qu’il avait posé sa question, la bouche de Sandair s’était brusquement ouverte et les sourcils de Tavolin haussés, et les deux hommes l’observaient toujours attentivement. Il avait envie de leur dire qu’il ne jouait pas à leur Grand Jeu mais à la place il déclara : « Nous logerons en ville. Nous pouvons partir maintenant ?

— Certes, mon Seigneur Rand. » Sandair s’inclina. « Mais… l’auberge ?

— Je vous l’indiquerai quand nous en aurons choisi une. » Rand fit tourner le Rouge, puis marqua une pause. Le billet de Séléné crissait dans sa poche. « Il faut que je voie une jeune femme de Cairhien. La Dame Séléné. Elle a mon âge et elle est belle. Je ne connais pas sa Maison. »

Sandair et Tavolin échangèrent un regard, puis Sandair répliqua : « Je m’informerai, mon Seigneur. Peut-être serai-je à même de vous donner ce renseignement quand vous viendrez demain. »

Rand salua d’un signe de tête et précéda Loial et Hurin dans la ville. Les cavaliers étaient rares et pourtant ils n’attirèrent guère l’attention. Même Loial n’en éveilla pratiquement pas. Les gens mettaient presque de l’ostentation à ne s’occuper que de leurs propres affaires.

« Vont-ils l’interpréter de travers, ma demande concernant Séléné ? demanda Rand à Hurin.

— Sait-on jamais avec les Cairhienins, Seigneur Rand ? Ils ont l’air de croire que tout se rapporte au Daes Dae’mar. »

Rand haussa les épaules. Il avait l’impression d’être le point de mire des regards. Il était impatient d’endosser de nouveau une bonne tunique toute simple et de cesser de feindre d’être ce qu’il n’était pas.

Bien qu’ayant passé la majeure partie de son temps dans le Faubourg, Hurin connaissait plusieurs auberges en ville. Le Flaireur les conduisit à l’une d’elles appelée Le Défenseur du Rempart du Dragon, dont l’enseigne figurait un homme couronné, le pied posé sur la poitrine d’un autre homme et l’épée pointée sur sa gorge. Le gisant avait les cheveux roux.

Un valet d’écurie vint prendre leurs montures, lançant de brefs coups d’œil à Rand et à Loial quand il pensait n’être pas observé. Rand se recommanda de cesser de se monter la tête ; impossible que tous les habitants de la cité jouent à ce fameux Jeu dont ils étaient férus. Et en admettant que ce soit le cas, lui n’y jouait pas.

La salle commune était dans un ordre parfait, les tables alignées selon un plan aussi strict que celui régissant la cité et devant elles étaient assis un petit nombre de consommateurs qui levèrent la tête vers les arrivants et la rabaissèrent aussitôt sur leur coupe de vin ; Rand eut néanmoins le sentiment qu’ils les observaient encore et tendaient l’oreille. Un petit feu brûlait dans l’énorme cheminée, malgré le fait que la température du jour augmentait.

L’aubergiste était un homme corpulent à l’air patelin dont la cotte gris foncé s’ornait d’une seule bande transversale verte. Il sursauta en les apercevant, ce qui n’étonna pas Rand. Loial, serrant dans ses bras le coffre sous sa couverture rayée, avait dû courber la tête pour passer sous le linteau de l’entrée ; Hurin ployait sous la charge de tous leurs paquets et sacoches de selle ; quant à lui, son manteau rouge formait un contraste éclatant avec les teintes sombres que portaient les clients attablés là.

L’aubergiste ne fut pas sans repérer le manteau et l’épée de Rand, et son sourire mielleux réapparut. Il s’inclina en frottant ses mains lisses comme s’il les savonnait. « Pardonnez-moi, mon Seigneur. C’est simplement que pour une seconde j’ai cru que vous étiez… Pardonnez-moi. Ma tête n’est plus ce qu’elle était. Vous désirez des chambres, mon Seigneur ? » Il ajouta un autre salut moins profond à l’adresse de Loial. « Je m’appelle Cuale, mon Seigneur. »

Il m’a pris pour un Aiel, songea Rand avec amertume. Il avait envie de tourner le dos à cette ville, mais c’était le seul endroit où Ingtar avait une chance de les trouver. Et Séléné avait dit qu’elle l’attendrait à Cairhien.

Préparer leurs chambres demanda quelque temps, Cuale expliquant avec trop de sourires et de révérences qu’on était obligé d’y installer un lit spécial pour Loial. Rand voulait qu’ils partagent de nouveau tous la même chambre mais, entre la mine scandalisée de l’aubergiste et l’insistance de Hurin – « Nous devons démontrer à ces Cairhienins que nous connaissons les convenances aussi bien qu’eux, Seigneur Rand » – ils avaient abouti à en avoir deux, dont une pour lui seul, avec une porte de communication entre elles.

Les chambres se ressemblaient à ceci près que la leur comportait deux lits, dont l’un avait les dimensions nécessaires pour un Ogier, tandis que la sienne n’en contenait qu’un, et un lit presque aussi vaste que les deux autres réunis, avec des montants massifs carrés qui atteignaient presque le plafond. Son fauteuil rembourré à haut dossier et la table de toilette étaient aussi carrés et massifs, et l’armoire placée contre le mur était sculptée dans un style rigide et lourd qui donnait l’impression que le meuble était quasiment près de lui tomber dessus. Deux fenêtres encadrant son lit permettaient de voir la rue, un étage plus bas.